Défiguré et amoureux, un Cyrano gueule cassée vibrant !

Après un gros succès à Avignon en 2015, la compagnie Teknaï reprenait son spectacle Les Vibrants au théâtre de l’Alizé pour cette édition 2016 du festival Off d’Avignon. Écrite par Aïda Asgharzadeh et mise en scène par Quentin Dufalt, cette pièce réunit quatre comédiens pour treize rôles et aborde le traumatisme des gueules cassées de la guerre à travers le prisme de l’histoire de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand.

Des gueules cassées et « réparées »

© Compagnie Teknaï
© Compagnie Teknaï

Pendant la 1ère guerre mondiale, de nombreux soldats ont fini défigurés par des éclats d’obus, certains sont morts de leurs blessures, d’autres ont survécu et ont subi les premières opérations chirurgicales avec des fortunes diverses. C’est l’histoire de l’un d’entre d’eux que nous découvrons ici, Eugène Fontel devient le porte étendard de toutes les gueules cassées de France.

Cette fiction est née suite à l’exposition 1917 du centre Pompidou à Metz en 2012 qui montrait les moulages de certaines gueules cassées et racontaient les opérations chirurgicales effectuées. Touchée par le sujet, Aïda Asgharzadeh décide d’écrire une pièce sur ce thème en faisant un parallèle avec le héros au visage déformé le plus connu de la littérature, Cyrano de Bergerac. L’intrigue tourne autour du traumatisme que ressent Eugène Fontel après avoir été défiguré par un éclat d’obus. On assiste à tous les stades de la réhabilitation physique et mentale de ces hommes brisés qui se rattachent à ce qui peuvent. C’est son amour pour l’actrice Blanche Dufresne qui lui permet de tenir. Grâce aux lettres qu’il reçoit, il garde espoir…

Des lettres d’amour, mais quel amour ?

Eugène Fontel a rencontré Blanche Dufresne, jouée par Aïda Asgharzadeh, juste avant son départ à la guerre. Si leur idylle démarre bien et que la correspondance entre eux se passe aussi bien que possible, après son accident et après plusieurs mois sans nouvelles, elle annonce, dans une lettre, qu’elle le quitte. Cette lettre est remise à l’infirmière Sylvie Brintignac jouée par la même comédienne, qui s’occupe tout particulièrement d’Eugène. Pleine d’empathie pour lui, elle décide de réécrire la lettre de rupture en une lettre d’amour pour lui donner l’espoir nécessaire pour sa guérison. À force d’écrire ses lettres enflammées, elle finit par tomber amoureuse de lui et on voit alors le lien avec Cyrano de Bergerac et cette infirmière qui écrit à la place d’une autre. Lui évidemment ne voit pas Sylvie — dont le nom de famille rime avec Bergerac — comme une amante potentielle mais comme sa meilleure amie et confidente. Malgré sa difformité, elle est tombée amoureuse de lui et l’accepte tel qu’il est. Pourtant, ce ne fut pas simple au départ. La première fois qu’elle l’a vu, elle a vomi tant c’était horrible et comme ce dernier refusait de lui parler, elle faisait seule la conversation. Leur relation commençait mal mais elle a réussi à voir au-delà du handicap.
Le fait qu’Aïda Asgharzadeh joue les deux personnages dont Eugène est amoureux, renforce ce lien avec Cyrano, tantôt amant se déclarant, tantôt confident. Elle usurpe l’identité de Blanche pour avouer ses sentiments à son patient, patient qui est le seul à ne pas sentir cet amour. Il ne pense qu’à sa Blanche qu’il espère revoir…

Les vibrants

© Compagnie Teknaï
© Compagnie Teknaï

Alors que les chirurgies n’ont pas les résultats escomptés, Eugène perd définitivement son nez et est obligé de porter une prothèse qui, à défaut de le rendre beau, le rend présentable. La salvation arrive pour lui grâce au colonel Picot qui l’oblige à lire un livre à Sarah Bernhardt, elle-même estropiée et qui multipliait les visites dans les hôpitaux militaires. Bouleversée par la lecture du blessé, elle décide de lui proposer de jouer le rôle de Cyrano dans la pièce éponyme au nom de la Comédie Française qu’elle représente. Si l’idée lui semble farfelue au début, il décide de se prêter au jeu car sa Blanche interprètera Roxane mais surtout parce que la pièce sera représentée devant des blessés dans les hôpitaux. S’il trouve ironique de jouer un homme avec un nez trop grand alors que le sien a disparu, Sarah Bernhardt parvient à le convaincre en lui expliquant que si sa prothèse est la preuve de son handicap, au théâtre, elle deviendra un masque. Ce masque sera la preuve qu’on peut se relever de toute épreuve et qu’il est un vibrant, quelqu’un qui bien que blessé, bien que vacillant, survit et est capable d’émouvoir les autres par son talent et pas par son état.

On vibre devant la performance de ces quatre comédiens, servie par une mise en scène intéressante qui crée trois plans différents grâce à des tulles qui s’ouvrent et se referment pour laisser apercevoir le bureau des infirmières, la chambre d’Eugène, le théâtre, l’appartement de Sarah Bernhardt, les coulisses des répétitions, le champ de bataille, etc. Avec très peu d’éléments de décor mais un jeu d’ombres et de lumière bien dosé, le metteur en scène Quentin Defalt parvient à nous plonger dans plusieurs atmosphères d’une réalité incroyable. De petites ampoules pendant à une ficelle réussissent à créer un univers que ce soit l’intérieur d’un hôpital ou sous les coups de la guerre.

La musique est très présente et participe à la réalisation d’un univers profondément ancré dans le réel. Lorsque l’obus explose, le son est assourdissant et on ressent ce que peut entendre le soldat blessé, la musique et les bruitages nous immergent totalement au cœur de ce qui se passe, brisant le mur de la fiction. Cette histoire paraît tellement réaliste qu’on se demande si elle n’est pas directement inspirée d’une histoire vraie.

© Compagnie Teknaï
© Compagnie Teknaï

Eugène retrouvera-t-il Blanche ou Sylvie parviendra-t-elle à lui avouer clairement ses sentiments ? Tout ceci est à découvrir en allant voir ce spectacle. Vous verrez que le théâtre peut être lieu de mémoire, de divertissement et de thérapie.

Jérémy Engler

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