Demi-Sang : la fin d’une monarchie de droit (Ogre-)divin

Demi-Sang est le deuxième tome de la série des Ogres-Dieux. Il fait suite à Petit, qui était déjà édité chez Soleil. Ce Tome 2, réalisé par Hubert & Gatignol, fait partie de la sélection officielle du 44ème Festival international de la Bande-Dessinée. Cette série met en scène deux camps : celui des humains, simples mortels, et celui des Ogres, perçus comme des dieux. Dressons le portrait de ces nouveaux David & Goliath.

Un Petit pas pour l’Homme…

© Hubert / Gatignol / Soleil
© Hubert / Gatignol / Soleil

Tout commence avec Petit, récit qui raconte l’histoire du héros éponyme. Il est une anomalie dans le système des Ogres : ces derniers, des géants à la force colossale, considèrent les humains comme des esclaves au mieux, comme un festin dans le pire des cas. Un jour où le roi Gabaal et la reine Émione ont diné ensemble, la reine accouche, sans s’en rendre compte, d’un bébé qui tombe directement au sol… Un bébé de taille humaine. Pour le protéger, elle décide de cacher l’enfant dans sa bouche, et prétend à son mari l’avoir mangé. La scène, qui n’est pas sans rappeler par aspects la naissance de Zeus, aboutit à la dissimulation de l’enfant, qui sera gardé par sa tante, Desdée. Elle fera tout pour élever Petit comme un humain, pour ne pas qu’il devienne un monstre comme les Ogres qui l’ont fait naître. Petit est le récit d’un monstre pour les monstres, qui tentera de s’imposer à son espèce, et qui doit combattre sa nature bestiale pour mettre fin à des siècles de barbarie.

S’en suit Demi-Sang ; Demi-Sang n’est pas une suite à proprement parler, c’est une histoire parallèle à Petit, qui raconte le point de vue du Chambellan du roi, représentant du pouvoir divin parmi les hommes, et représentant des hommes parmi les dieux. Faire de Demi-Sang non pas une suite mais l’histoire d’un personnage qui semblait mineur dans Petit est une fabuleuse idée : cela permet de lire Petit sous le prisme politique au lieu du prisme fantastique, et cela enrichit une histoire déjà colossale !

Un gigantisme servi par le dessin

© Hubert / Gatignol / Soleil
© Hubert / Gatignol / Soleil

Cette histoire colossale est contée dans un dessin, tout de noir et de blanc, mais surtout, avec des perspectives qui nous donne le sentiment d’être minuscule, insignifiant. C’est en tout cas le sentiment qu’offre le tome Petit, qui met bien en exergue la taille ridicule du fils des monarques géants. L’or n’est utilisé que pour les passages du « Livre des Aïeux » qui closent chaque chapitre. Il s’agit d’une sorte de livre d’histoire qui nous apprend l’essentiel de la lignée royale, couleur qui nous offre un sentiment d’authenticité dans le cadre d’une vie royale.

Ce livre, on le retrouve dans les mains du protagoniste de Demi-Sang, Yori Draken. Ici, ce n’est plus un passage du « Livre des Aïeux » qui achève un chapitre, mais un passage du « Livre des Chambellans ». Ce dernier est un moyen de mieux comprendre la vision du personnage principal, et de creuser l’aspect politique de l’univers. Le scénario est ainsi distingué de l’Histoire avec un grand H, distinguant le sensationnel du noble, autrement dit séparant l’action de l’objectif.

Une réécriture historique ou politique ?

Impossible de ne pas faire une comparaison entre l’Histoire de France et l’Histoire des Ogres-Dieux ! La monarchie française a connu son apogée au moment du règne de Louis XIV, avec la monarchie de droit divin. Dans l’œuvre de d’Hubert et de Gatignol, c’est le « Roi-Dieu » qui servira de référence à ses successeurs. Même dans son aspect physique, le Roi-Dieu fait penser aux représentations les plus courantes de Louis XIV, avec sa chevelure si remarquable, et sa pose noble, vue de trois-quarts, et le bras droit allongé, tenant un sceptre qui sert de canne. Sont aussi mentionnés les problèmes de consanguinité au sein des familles royales, qui étaient aussi un problème des lignées françaises.

Dans Demi-Sang, difficile de ne pas faire un lien entre Napoléon et Yori Draken. Ce dernier écrase la noblesse, prend le pouvoir et succède au roi. Il réarme son pays, en retard technologiquement, pour essayer d’étendre les frontières qui ont été grignotées au fil des règnes. Il fait bon usage des techniques du Prince de Machiavel, chacun de ses actes ayant été soigneusement prémédité.

Il faut souligner le génie de l’écriture et le dessin de ce personnage : il était un Lilliputien au pays des géants dans Petit. Dans Demi-Sang, le livre qui lui est consacré, il est le géant : il occupe très régulièrement la moitié du cadre si ce n’est plus. Il devient le nouveau mètre-étalon, le géant qui remplace les géants. Il inverse les perspectives, et devient le nouveau grand-homme. Son parcours impressionne, et il ressemble au personnage de Petit dans sa tendance à s’emparer progressivement de l’espace des cases.

Ainsi, la présence de Demi-Sang dans la sélection officielle du FIBD n’a absolument rien de surprenant : il n’est rien dans ce livre qui ne soit pas maitrisé. La narration ne nous perd jamais, les récits en tiroir ne sont pas confus, et un lien d’empathie se crée malgré tout entre le lecteur et le personnage froid, cruel, machiavélique qu’est Yori Draken. On assiste à sa vengeance, à sa conquête du pouvoir, et on constate que les réussites du premier tome ne sont pas qu’un fruit du hasard et de la noblesse d’âme de Petit, mais sont aussi les résultats de la campagne millimétrée d’un grand stratège. Bédéphiles : ne vous abstenez pas de la lecture des Ogres-Dieux, vous n’aurez aucune excuse.

Jordan Decorbez

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