Derniers remords avant l’oubli : ironie et tension

Le Théâtre de la Croix Rousse continue son  « Des années 70 à nos jours », en reprenant des auteurs de ces décennies-là. Après avoir montré La Noce de Brecht, il proposait ce 17 mars une mise en scène du texte de Jean-Luc Lagarce, Derniers remords avant l’oubli, par le collectif In Vitro, troupe associée au théâtre Gérard Philippe de Saint Denis. La mise en scène est de Julie Deliquet et explore les émotions entre rire, crises et non-dits.

Des personnages caractériels

Le point fort de la mise en scène est la place apportée à chacun des personnages. En effet, le point important de la pièce se joue surtout entre trois personnages, Paul, Pierre et Hélène, qui ont acheté et vécu dans une maison ensemble en 1968. Ils se revoient une quinzaine d’années plus tard, dans cette maison, parce qu’Hélène a l’idée de la vendre. La tension se construit beaucoup sur les réponses qu’ils s’échangent et les piques qu’ils se lancent. Mais cette mise en scène nous fait comprendre qu’elle ne se construit pas essentiellement sur cela et que les conjoints respectifs de Paul et Hélène, Antoine et Anne ont leur place dans cette rencontre. Lise, la fille d’Antoine et Hélène vient elle aussi ajouter du piquant à ce moment puisque, comme les conjoints, elle va réveiller des questions par rapport au passé, qui n’est jamais évoqué très explicitement. Les conjoints par leur gêne ou par leur bavardise vont arriver sur des terrains glissants et bien montrer que le silence et l’empressement de régler cette histoire de maison cache bien autre chose. Le placement des personnages montre bien le froid de ces retrouvailles : les individus ne sont que très rarement tactiles les uns envers les autres, ils peuvent rester en retrait, même sortir de scène pour un instant. Et lorsqu’ils sont proches, c’est qu’ils sont énervés, qu’ils essaient de se dire des choses. Oui, ils essaient, car les conversations s’emmêlent et ne mènent à rien. C’est sûrement une volonté de la mise en scène, lorsque Lagarce les fait parler les uns après les autres, ici ils se coupent la parole. Et cela est d’autant plus intense qu’ils peuvent, les uns après les autres, rester silencieux un moment, alors que les autres parlent de futilités, et puis décharger leur nervosité et questionnement sur les autres, d’un coup, puisque leur parole ne peut plus rester en eux. Et pourtant, si les crises éclatent, il reste des non-dits, ils s’agacent les uns les autres en remuant le passé, un passé qui reste finalement que suggéré.

Et il faut avouer que l’on reste frustré, même en connaissant le texte au préalable, car il y a un trop peu de rires, les personnages d’Anne et Antoine ont une place certes importante, mais on a finalement l’impression qu’ils sont là pour faire rire l’auditoire et soulager un peu la tension. Si Anne révèle bien ce qui lui pèse à la fin, on trouve dommage que pendant toute la pièce on la ridiculise, alors qu’elle vient soulever des thématiques importantes. Pareil pour Antoine qui excelle dans son rôle de conjoint qui parle à tout le monde, mais reste en surface des problèmes. Il est de ce fait rendu un peu superficiel. Les rires, dans une certaine mesure auraient pu donner une consistance intéressante à ces personnages, mais ici ils restent un peu sur le côté. Lise, en revanche tire son épingle du jeu avec peu de texte, mais une présence scénique qui se remarque et une attitude nonchalante qui lui donne de la saveur.

La question de la maison

Cette maison dont on a finalement peu d’indications sur les souvenirs qu’elle provoque est plutôt bien mise en valeur. On a, dès l’arrivée la notion de son statut de point de convergence. Le dispositif vidéo qui montre les deux couples dans leur voiture, qui conduisent pour y venir lui donne déjà une dimension particulière, car on a la notion du trajet que les personnages font pour y arriver. On se pose alors les questions « d’où viennent-ils ? », « que viennent-ils y faire ? », surtout à la vue de cette maison, représentée par la métonymie des plastiques de chantier, vieux lit rouillé et tapisserie de maison de campagne. On voit bien que ce lieu, même s’il est fait état de sa valeur financière, est surtout important dans sa valeur sentimentale. Sur la scène, très peu d’éléments, ce n’est pas une maison, c’est autre chose, c’est un lieu symbolique où les objets qui apparaissent deviennent ensuite des représentations du conflit. En effet, Pierre improvise une table de fortune avec une vieille porte, qui sera ensuite renversée par Antoine. On comprend alors que la maison est pleine par les souvenirs qui y sont restés et qui vont envahir ce moment de retrouvailles. La tapisserie devient un dispositif vidéo qui grossit et noie totalement les personnages dans leur conversation, leurs souvenirs, et qui montre justement que ce lieu est propice aux débordements. Cette maison est le point concret qui lie Pierre, Paul et Hélène et elle prend justement ses proportions avec cette scénographie et mise en scène intelligente.

Des personnages qui se revoient pour se dire les choses. Et pourtant, on ne peut à la fin tirer des conclusions nettes sur ce qu’il s’est passé et ce qui va désormais arriver à ces derniers. On comprend juste qu’il s’agit d’un moment clé dans leur relation, chose que la mise en scène malgré son petit défaut à jauger les rires et la tension a pu bien relater et qui fait honneur au texte de Lagarce.

Solène Lacroix

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