Derrière les portes de Dunsinane

L’Envolée Culturelle est de retour pour des interviews ! Cette fois-ci, nous avons eu le plaisir de rencontrer William Burnod, Tom Da Sylva, Ludovic Payen et Léo-Paul Zaffran, étudiants en deuxième année à Arts en Scène pour nous parler de leurs rôles dans Dunsinane, un spectacle mis en scène par Baptiste Guiton et adapté d’un texte de David Greig, au TNP du 23 janvier au 8 février. Dans cette pièce qui reprend là où Shakespeare avait arrêté Macbeth, les quatre jeunes hommes (ainsi que leur camarade Clément Bigot qui n’a pas pu être présent) jouent le rôle de soldats anglais dans une Écosse occupée. (Image mise en avant : ©Anne-Laure Etienne)  

 

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 Photos de répétitions © Compagnie l’Exalté

  • Pour commencer : est-ce que vous pouvez nous parler de vos parcours respectifs, de comment vous en êtes tous venus à vouloir “faire du théâtre” et à intégrer l’école Arts en Scène ? 

William : Pour le théâtre, je baigne dedans depuis que je suis enfant, puisque ma mère est metteuse en scène. Mais je n’ai pas vraiment pensé à me professionnaliser avant très peu de temps. J’ai fait une licence d’histoire, mais j’en avais marre d’être derrière un bureau et continuer en master ne me plaisait pas du tout. L’idée de travailler avec mon corps m’attirait, j’ai donc passé les concours pour Arts en Scène ! 

Tom : Moi, je viens de l’informatique ! J’ai fait un DUT il y a maintenant six ans, le vieux de la bande, c’est moi (rires). Suite à des problèmes de santé j’ai un peu tout mis de côté mis à part l’improvisation théâtrale, que je pratique depuis 9 ans. J’ai eu l’occasion pendant 4 ans de faire plein de choses, monter une association, donner des cours d’impro, jouer dans des petits spectacles et même aller jouer à Avignon ! Finalement, je me suis dit que je voulais aller plus loin dans le théâtre, je suis donc monté sur Lyon, d’abord au Théâtre de l’Iris pendant un an, où j’ai rencontré Clément, puis on est allé à Arts en Scène tous les deux. 

Léo : Le théâtre pour moi, c’est venu très tôt, principalement à l’école, par des ateliers, puis j’ai continué au collège et au lycée. Mais après le bac je n’ai pas voulu me plonger à corps perdu dans le jeu et je suis allé en classe préparatoire littéraire, pendant deux ans. Mais avec une spécialité théâtre ! J’ai eu la chance d’avoir un prof d’Arts en Scène pendant ma prépa, c’est par lui que j’ai connu l’école et que j’ai voulu m’y inscrire. 

Ludovic : Je viens d’une famille de musiciens. J’ai fait de la danse et de la musique au conservatoire mais le théâtre m’intéressait énormément. C’est une personne qui travaillait à la fois au conservatoire et à Arts en Scène qui m’a conseillé l’école, j’y suis allé et je me suis retrouvé avec les garçons, puisqu’on vient tous de la même promo. Mais j’ai fait l’année de préparation qui précède la première année ! 

  •  Comment votre participation au projet a-t-elle commencé ? 

William : En première année, nous avions une intervenante en théâtre contemporain, Tiphaine Rabaud-Fournier, qui est la compagne de Baptiste Guiton, le metteur en scène de Dunsinane. Il est venu voir toute la promo un matin, pendant une restitution de travail. Et quelques temps après, on a reçu un mail pour nous proposer le projet, il nous proposait à nous 5 de faire partie de sa pièce. 

  •   Il savait déjà qu’il voulait trouver cinq hommes pour sa pièce ? 

Tom : Pas vraiment, mais il cherchait des soldats et le projet nous a tout de suite intéressés. 

Léo : C’est d’ailleurs pour ça qu’il n’a pris que des hommes, parce qu’il avait besoin de soldats. Et évidemment, à cette époque, il y avait peu, voire pas, de femmes soldats. Mais la question des personnages féminins dans la pièce l’intéresse énormément. Il y en a que deux sur le plateau, mais elles ont des rôles très importants, intéressants, et, quelque part, c’est un peu une pièce sur leur vie en autarcie. En répétition, on va parler de Mona Chollet par exemple et de la figure de la sorcière. 

  •  Il est vrai que dans la présentation de la pièce, il est beaucoup question de jeu de pouvoir et de la “dangereuse femme-sorcière Lady Macbeth” 

Léo : Elle incarne cette figure, ou en tout cas, c’est comme ça que les autres la voient, c’est vrai. Mais ce n’est pas le propos principal de Baptiste (ndlr : Guiton, le metteur en scène). 

Ludo : En fait, il laisse planer un doute autour de ce personnage, qui, dans cette pièce, est appelé par son prénom, contrairement à la pièce d’origine. Ce n’est plus la femme de Macbeth. 

William : Un doute et une ambiguïté qui sont déjà dans la pièce d’ailleurs. David Greig joue avec les mythes, et l’histoire de Shakespeare qu’on connaît presque tous déjà. 

Tom : C’est un rôle complexe et multiple dans la pièce, elle est à la fois reine, guerrière, stratège, mère… 

©Compagnie l’Exalté
  •  Vous êtes en formation et vous jouez avec des professionnels. Comment vous ont-ils accueillis ? Cela fait quoi de jouer avec des professionnels ? 

Tom : C’est très intéressant parce que quand on est arrivé sur le projet, Baptiste nous a expliqué que nous jouions de jeunes soldats qui arrivent dans des pays dont ils ne connaissent pas la culture et qu’on envoie comme de la “chair à canon”. D’entrée, il a fait le mimétisme avec ça : on est cinq mecs qui arrivent dans une compagnie qu’on ne connaît pas et avec que des professionnels. On a été très bien intégré. Forcément, on apprend tous les jours, on prend des notes c’est assez incroyable de voir ça au plateau et de voir la rigueur et le sérieux qu’il y a derrière. Et en même temps, on est dans une production avec une très bonne ambiance… on essaye d’éviter l’ambiance de vestiaire (rires). 

Léo : C’est génial tous les jours. Baptiste disait qu’il n’a pas eu à faire la direction d’acteur même si ça n’existe plus trop maintenant. Là, tous les acteurs sont venus avec des propositions qu’il a fallu orienter, parfois trop, il a fallu en enlever. Ils sont tous impressionnants. Je crois pouvoir parler au nom de nous cinq : au début on était un peu impressionné. Donc on était timide sur notre jeu et on n’osait pas trop se lâcher, mais Baptiste nous a mis à l’aise et nous disait de ne pas avoir honte de ce qu’on fait et d’y aller. 

Ludovic : Il y a aussi toute la bienveillance de ces professionnels qui nous ont permis de nous épanouir. 

Tom : On voit toujours la différence au jeu évidemment, on a pas leur vécu ni leur expérience. Mais on prend des initiatives, il faut, on fait en sorte que, en tout cas. Dans la création en elle-même on est tous au même niveau. Mais pas au niveau du jeu c’est clair, on n’a pas encore leur niveau et on s’en rend bien compte c’est normal. Pour l’intégration on est pas relégué au second plan, il nous l’a fait bien comprendre et il nous inclut partout. 

William : On mange sur une table différente qu’eux, c’est tout. (rires) 

  •   Comment la pièce est-elle inspirée du texte de Shakespeare, est-ce la même forme ? Vous jouez ça comme si vous jouiez du Shakespeare ? 

Tom : Non, pas du tout, au contraire ! Baptiste voulait éviter ça, déjà parce que c’est un texte contemporain écrit en 2010, mais aussi parce que quelque part David Greig est un écossais qui répond à un anglais (ndlr : Shakespeare était anglais et Macbeth se passe en Ecosse), donc ça ne peut pas être la même approche. Mais il voulait vraiment se détacher de ça, même s’il veut reprendre des termes de langage et des façons de parler de Shakespeare, la langue est beaucoup plus contemporaine, et il y a des scènes beaucoup plus drôles. Il voulait se détacher de toute dimension épique dans le jeu parce qu’on l’a déjà vue. 

Léo : Cette pièce a été, à la base, commandée par la Royal Shakespeare Company. Ça se fait beaucoup au Royaume-Uni, et ils l’ont jouée d’une manière très épique, avec cinquante personnes sur scène, de grandes coiffes… Ça rendait quelque chose qui nous éloignait vraiment parce qu’il y a aussi cette idée que ce dont parle la pièce ça touche un sujet hyper contemporain : un conflit entre des jeunes personnes qui sont sur un lieu qu’elles ne connaissent pas. Ça correspond à plein de choses : l’Irak et l’Afghanistan, Baptiste en parle aussi, sans jamais que la pièce en parle elle-même. 

Tom : Ce n’est pas nécessaire de le dire puisqu’on le comprend bien. A l’origine c’était ce dont voulait parler David Greig quand il a écrit la pièce. C’était de faire écho à ces conflits et parler de jeunes soldats, de questionner la légitimité politique, l’autorité politique et qu’est-ce qui se passe quand un tyran tombe. L’année où il l’a écrite, il a vu trois mises en scène différentes de Macbeth et il s’est rendu compte que la fin de Macbeth finalement, c’était clairement ce dont il voulait parler : il y a un tyran qui tombe, un début de guerre, un pays qui occupe un autre pays. C’est pour ça qu’il a écrit ça, qu’est-ce que ça raconte. Evidemment ça résonne actuellement, il y a plein de choses qui sont dites et des petites répliques qui font écho et qui peuvent être comprises par ce qu’on entend tous les jours. 

  •   Et vous l’avez rencontré ce David Greig ? 

Ludo : Alors non pas lui, on a rencontré Pascale Drouet, la traductrice du texte qui était là la première fois qu’on travaillait sur place. 

Tom : Elle était aussi là aussi d’ailleurs le soir de la première (ndlr : le 17 janvier au Théâtre de Vénissieux). 

William : Ah je l’ai pas vue moi.

Tom : Non mais en fait… elle voulait pas te voir. (rires) Mais c’était très chouette d’avoir la traductrice, on a pu discuter des petits changements dans la traduction. Son métier n’est pas d’être traductrice, c’est aussi un plaisir, donc pour cette pièce lorsqu’elle l’a traduite elle était très libre sur les petits changements que voulait faire Baptiste, quand il préférait un autre terme ils ont pu faire ce deuxième travail de traduction. C’était intéressant de la voir et de pouvoir discuter et de voir ce que c’est qu’un travail de traductrice ! 

  •  Pour revenir un peu à vous, et à votre point de vue de comédiens en formation, nous aurions voulu savoir vos ressentis sur le fait de débuter dans ce type de carrière. Vous vous sentez, par exemple, souvent en concurrence ?

William : La concurrence est grande c’est vrai, mais à un point tel que je ne la ressens même pas vraiment. Il y a énormément de comédiens à Lyon, mais il y aussi beaucoup de projets qui se créent. Après, pour les écoles supérieures (ndlr : ENSATT, CNSAD, TNS…) c’est différent, ce sont encore les endroits qui sont les plus grands tremplins et là les places sont extrêmement limitées. 

Léo : D’ailleurs la plupart des comédiens de la pièce sortent d’écoles supérieures de théâtre. Ils sont tous incroyables.

Tom : Je pense que ça serait naïf de dire qu’il n’y a aucune concurrence, elle est là. 

Ludo : Comme disait William, là où c’est le plus palpable en fait c’est dans les concours pour les grandes écoles. Après, pour moi le théâtre c’est quelque chose de collectif, ça se partage. 

Tom : Ça nous a d’ailleurs été demandé quand on est rentrés à Arts en Scène, il fallait qu’on crée un groupe, une famille, pour éviter la mauvaise ambiance et la compétition, ce qu’on a réussi à faire je pense. 

Léo : Mais on mesure surtout notre chance de faire partie d’un projet comme celui-ci, d’avoir été accompagné. 

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©Anne-Laure Etienne

  • ·J’imagine que vous n’avez plus le même emploi du temps depuis le début des répétitions. Est-ce que l’école vous a aidé dans ce sens ? 

Tom : Oui bien sûr, en fait, entre le mois d’avril quand Tiphaine nous a parlé du projet, et août quand on a reçu le mail de Baptiste, on a trouvé le temps bien trop long (rire). Mais c’était en partie parce que l’école devait fait en sorte que cela puisse s’adapter à nos emplois du temps, ils sont évidemment très heureux quand leurs élèves participent à des projets d’une telle envergure. Maintenant effectivement on ne va pas se cacher qu’on déserte un peu l’école, et avec nos préparations aux concours d’écoles supérieures, ça fait de bonnes journées. 

  • Et pour finir, si vous deviez inviter les étudiant.e.s à aller voir Dunsinane

Léo : Pour les acteurs. Et je ne parle pas forcément de nous. Dans la pièce, on a un rôle intéressant dans le sens où on est constamment sur scène, on tient quelque chose, un rythme, on doit toujours être en alerte. Mais le jeu des autres comédiens, c’est très impressionnant. Ce que Baptiste dit souvent, c’est qu’il voudrait qu’on retienne Dunsinane pour les acteurs plus que pour la mise en scène. C’est une pièce pour eux. 

Tom : Ce qui n’empêche que l’esthétique est très intéressante. 

William : Oui, c’est vrai que c’est très fort visuellement, et on en est conscient, c’est pour ça d’ailleurs que Baptiste et toute l’équipe technique insistent autant sur les acteurs. 

Léo : Sébastien Quencez (ndlr : le créateur sonore de la pièce), nous a dit quelque chose de très intéressant à ce propos : il voudrait qu’en sortant de la pièce, on ait oublié qu’il y avait de la musique, même si elle est présente pendant toute la durée de la pièce. J’ai l’impression que c’est l’état d’esprit de toute l’équipe, de travailler tous ensemble dans un but précis, collectif. 

William : On se nourrit tous les uns des autres, c’est vraiment très agréable de travailler comme ça. Je pense que ça se remarque sur scène. 

Tom et Léo : C’est certain même. 

 

Retrouvez Dunsinane d’après Macbeth de David Greig, mise en scène par Baptiste Guiton, du 23 janvier au 8 février au TNP Villeurbane.

 

 

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