Des Fauves internationaux et attendus !

Ce samedi 30 janvier 2016, avait lieu la remise des prix du 43ème festival de la BD d’Angoulême. Cette messe de la bande dessinée attendue par tous les amateurs d’albums n’a pas déçu bien que nous ayons eu le droit à deux palmarès.

Des faux-Fauves

Le maître de cérémonie avait décidé de jouer un petit tour à son audience en annonçant de faux lauréats pour chaque prix basés sur leur propension à utiliser un fauve dans leurs ouvrages. Si certains auteurs ont dû être déçu de ne pas être réellement primés, le public était lui conquis par la performance humoristique de Richard Gaitet.

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Le collectif Mauvaise Foi © Jérémy Engler

Une cérémonie en demi-teinte

En plus de Richard Gaitet, Brune et Marion étaient sur scène. Si leur intervention pour rendre hommage aux artistes morts en 2015 était remarquable, c’est bien le seul moment où leur présence a été intéressante. Complètement sous-exploitées, c’est à se demander si ce n’était pas dans le but de faire un pied de nez à la polémique selon laquelle, le festival d’Angoulême n’avait sélectionné que des hommes pour ces prix… Pour éviter de s’attirer trop d’ennuis, le jury a sélectionné des femmes bédéistes et l’une d’entre elle a même réussi à remporter un prix, même si elle n’était pas présente au festival.
Heureusement, les gaffes de Richard qui oubliait de tendre son micro aux lauréats, les problèmes de traductions et la prestation de certains lauréats sur scène ont redynamisé tout cela et ont fait de cette soirée, un moment inoubliable…

Wandrille Leroy à la danse © Jérémy Engler
Wandrille Leroy à la danse © Jérémy Engler

Des favoris récompensés et quelques pépites

Tout d’abord, il convient de rendre hommage à notre charmante ville de Lyon puisque les lauréats du prix de la bande dessinée alternative sont lyonnais. Il s’agit du collectif Mauvaise Fois Éditions qui remporte ce prix pour sa revue graphique Laurence 666 que je vous invite à découvrir dans toute bonne librairie BD lyonnaise.
ms-marvel-1-coverQui dit polémique sur l’absence de femmes dans la sélection dit évidemment victoire d’une femme dans une catégorie. Cette année, c’est Gwendolyn Willow Wilson qui pourra se targuer d’être la seule femme récompensée (or prix scolaire). Son comics Ms. Marvel aux éditions Panini est le premier à faire d’une musulmane une héroïne de comics. Politique quand tu nous tiens…
Les deux autres évidences de ce festival auront été le Prix du Patrimoine et le Prix spécial du jury. Respectivement attribué à Père et fils de Plauen et Ohser aux éditions Warum et Le carnet de santé foireuse de Polza aux éditions Delcourt, ces deux prix ont rencontré une très grande approbation collective, comme en témoigne l’ovation qui a été réservé à Polza,. Concernant la réédition de Père et fils, Wandrille Leroy, directeur éditorial de Warum, prédisait lui-même depuis 4 mois que la maison d’édition remporterait ce prix, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’est permis une petite danse sur scène sur du Beyoncé pour célébrer ce trophée ! Certains prix étaient fortement pressentis donc, tout comme celui du Public Cultura attribué à Étienne Davodeau et Benoît Collombat pour Cher pays de notre enfance. Cette BD est un tel succès d’édition qu’il aurait été fort étonnant qu’il ne reçoive rien.
Le lauréat du prix Jeunesse était lui déjà connu puisqu’il s’agissait de Benjamin Renner pour Le Grand méchant renard aux éditions Delcourt.

Marcello Quintanilha © Jérémy Engler
Marcello Quintanilha © Jérémy Engler

Le festival est de plus en plus international comme le prouvent les 4 prix attribués à des artistes étrangers tels que Marcello Quintanilha lauréat du concours Polar SNCF, pour Tungstène aux éditions Ça et là, Pietro Scarnera pour Une étoile tranquille aux éditions Rackham qui entre autre traite la vie de Primo Levi, Gwendolyn Willow Wilson donc, mais aussi et surtout, Richard Mc Guire pour Ici chez Gallimard qui obtient le Fauve 2016 du meilleur album et raconte l’histoire d’un appartenant sur plusieurs décennies.

Réactions à chaud de trois lauréats

L’Envolée Culturelle a eu la chance de pouvoir recueillir les réactions de trois gagnants à la fin de la remise des prix et se propose de vous les livrer ici.
Polza, l’auteur de Carnet de santé foireuse qui venait de dire qu’il ne voulait pas de « tome 2 » parce qu’il n’a pas réussi à prendre goût à l’hospitalisation…
« La BD a été superbement bien reçue, donc c’est magnifique, magnifique ! Le titre « Catharsis » était déjà pris mais pourrait s’appliquer ici parce qu’il y une démarche cathartique évidente, un exutoire thérapeutique. Après « Carnet de Santé foireuse » me paraissait plus parlant et plus appropriée.
J’ai des très bons retours du milieu hospitalier, à ma grande surprise. Ça permet de remettre en question certains points de vue. Après je ne suis pas sûr que les médecins qui me font ces retours élogieux soient ceux qui ont besoin de le lire. En revanche, je me heurte toujours à un mur lorsque j’explique que j’ai essayé d’autres techniques de médication comme la relaxation ou l’alimentation qui est un vrai tabou chez les médecins et qui est une voie totalement inexplorée. »

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Polza © Jérémy Engler

Si le jury a décerné sa mention spéciale à Polza, le public ne s’est pas trompé en plébiscitant une enquête en bande dessinée avec Cher pays de notre enfance d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat.

Benoît Collombat :

couv-cher_pays_de_notre_enfance-tel« On n’a pas fait ce travail l’un à côté de l’autre, on l’a fait ensemble ! Cela a permis d’aller chercher d’autres éléments, dont des témoignages puisqu’il y a une parole qui commence à se vider sur cette période. On a aussi été exploré des archives. Il s’agissait pour nous d’aller chercher ses petits moments de vérité pour les assembler comme un puzzle. C’est un travail d’enquête journalistique que nous avons réalisé avec Étienne. Nous avions vraiment beaucoup de matière et il a fallu faire des choix. Nous voulions donner au lecteur une vision globale du système. »

« On a fait un travail de journaliste, on a fait un travail de regroupement, on est allé voir des témoins, on a exploré les archives et ce qu’on voulait dans la BD c’était montrer les difficultés de l’enquête autant que l’enquête elle-même. Parce que il y a un certain nombre de portes qui se sont fermées, des bouches qui sont restées closes également, et cela faisait partie du travail, et on voulait montrer comment les gens réagissaient à notre travail. »

« On parle beaucoup de l’Allemagne et de l’Italie sur cette période mais nous on parle vraiment « d’années de plomb » à la française pour montrer qu’en France, sous la Ve République, il y a eu des morts violentes dans la société civile françaises, chez les opposants politiques, chez les syndicalistes, on tue des magistrats, etc. et tout ça s’est passé sur le sol français. Donc c’était important de raconter cette histoire, non pas pour donner des leçons de morale mais pour dire voilà, ça fait partie de notre Histoire. »

« Finalement, les hommes politiques très connus, on ne les voit pas tellement dans notre livre, nous ce qu’on raconte, c’est l’histoire de la zone grise de la Ve République, c’est-à-dire l’arrière cour du pouvoir politique de l’époque et ce sont des figures qui ne sont pas connus. Que ce soit des barbouzes, des policiers, des truands, c’est ça qu’on a voulu montrer. »

Étienne Davodeau :

Étienne Davodeau et Benoït Collombat © Jérémy Engler
Étienne Davodeau et Benoït Collombat © Jérémy Engler

« Cette histoire est très peu connue, elle n’est pas très référencée dans les livres d’Histoire et c’est ça qu’on a essayé de prouver dans ce livre. Or nous avons reçu le prix du public et ce sont des gens qui découvrent cette histoire, donc cela prouve que nous avons eu raison. »

« Il me semble que tous les gens qui veulent atteindre ce poste suprême sont des gens qui portent avec eux une image biographique forte et racontable, il est évident que tous les personnages politiques récents sont des sujets de livres potentiels, de films potentiels, de récits en général. Ce sont des gens qui ont des motivations, des idéaux qui ne sont pas visibles, ont des parcours, des aspérités qui sont des objets de récits.

« Une des vertus de la bande dessinée, c’est qu’elle impose un temps long, on doit être des marathoniens du récit, on n’est pas du tout dans le dessin de presse. Un dessin de presse, c’est quoi ? C’est chopper une idée et la publier le lendemain. Avec Benoît, on a travaillé deux années sur ce livre, on a rencontré beaucoup de gens, on a fait des milliers de kilomètres, on a fouillé les archives de l’Assemblée Nationale et c’est un travail de fond, qui est parfois un peu rude mais qui est, à mon avis, la seule solution pour approcher cette vérité là. Donc il faut du temps, il faut du travail, il faut des doutes, des échecs. Il arrive souvent de se heurter à des portes closes, mais cela nous parle, ces portes closes font sens, elles nous parlent par défaut et on le raconte aussi. »

Jérémy Engler

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