Des lignes du front ou la guerre des tranchées vue par l’ennemi

Pour cette 9ème édition du festival Lyon BD, les allemands sont mis à l’honneur notamment avec David Mohring et Philip Rieseberg qui publient en avril 2012 la bande dessinée  Des lignes du front  (titre allemand : Frontlinien), BD pour le moins originale car elle est éditée en double version bilingue, française et allemande. La BD a pour sujet la première guerre mondiale!
Ces deux auteurs, tous deux Berlinois, travaillent ensemble depuis une quinzaine d’années. Ils ne créent pas seulement ensemble des BD mais s’intéressent aussi au domaine cinématographique. David Mohring a d’ailleurs effectué ses débuts dans le 7ème art, il a été tour à tour scénariste, producteur et réalisateur. Quant à Philip Rieseberg, il est architecte de formation, ce qui explique pourquoi il a pris en charge l’illustration de l’histoire.

Cette BD, par ailleurs tirée d’un projet de film d’animation, offre une vision double ; celle de deux pays, la France et l’Allemagne, mais rassemblées sous une seule dénonciation ; celle de l’absurdité et de la violence de la guerre.
Le parallèle du texte, qui se fait écho à travers les deux langues, témoigne d’une question que tous les soldats de cette première guerre mondiale devaient se poser : « qui est-il, l’autre, en face ? »
A travers des dessins sombres, ressemblants à des photos en noir et en blanc, les auteurs livrent une vision de la guerre inédite et insolite transmise par les acteurs principaux de cette guerre atroce que fut la guerre des tranchées : les soldats.

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L’absurdité de la guerre

On peut qualifier cet ouvrage d’anti-militariste. En effet, l’ouvrage dénonce, en creux, l’horreur et la violence de la guerre mais surtout des destins d’hommes brisés au sein même de leur famille.
Les deux auteurs ont émaillé leur texte de lettres authentiques de poilus pendant la première guerre mondiale dont les noms sont par ailleurs cités à la fin de l’oeuvre : « les soldats René Jacob, Gaston Biron » etc …
Ils ont illustré ensuite ces véritables lettres par les dessins de la BD en noir et blanc, pour replonger le lecteur encore plus dans l’atmosphère violente de la guerre.

La BD dénonce de façon sous-jacente l’immense violence émotionnelle que ces soldats ont dû vivre comme, par exemple, l’oubli quasi impossible à faire du « poids de la mort », « la ruine des choses » qui pèse sur la conscience encore plus que les « centaines de figures grimaçantes des cadavres »,et enfin  « une odeur effroyable, une odeur de charnier qui ne vous abandonnera pas ».
La déshumanisation et la folie qui découlent de ces horreurs vécues sont mises en valeur à travers l’œuvre.
La voix qui hante la BD, fait écho à la voix de la conscience de ces soldats et touche le lecteur « quelque chose en toi s’est brisé ».
Ces lettres nous restent en tête, comme s’il s’agissait de leur dernière.

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Une vision double

La particularité de cette BD est son bilinguisme. Nous connaissons beaucoup de romans bilingues mais peu de Bandes Dessinées !
Cette double version inversée (avec une première partie en français qu’il faut ensuite retourner pour lire la seconde en allemand) tend vers l’identification et « dé-diabolise » l’ennemi en face ; celui qui est de l’autre coté des tranchées ressent peut être les mêmes choses que ces soldats français : « les Prussiens sont comme nous ».
Parfois, l’ennemi est difficile à distinguer de l’ami, comme en témoigne par exemple l’épisode du « casque prussien ». En effet, le père qui s’exprime par lettre, s’adressant à son fils, lui dit qu’il lui ramènera un casque de prussien mais ensuite il dit à son fils ; « et si un garçon prussien demandait à son père un képi de français, et que ce képi fût celui de ton papa ? »
Il n’y a donc aucun manichéisme, en face, l’ennemi est plus humain et plus proche, même s’il est à peine identifié, et n’est pas du tout diabolisé.
L’homme reste un homme face à l’horreur des tranchées.
La BD tend aussi à l’identification car la voix s’adresse à un enfant, « tu viens d’avoir neuf ans » « je ne te cacherai pas que… »
Par cette adresse à l’enfant, et de façon générale par cette adresse aux générations futures, l’oeuvre propose non seulement une sensibilisation à cette guerre atroce mais aussi une prise de conscience par les lecteurs que les générations qui suivent cette guerre doivent tirer des leçons du passé et mesurer les conséquences de ce désastre.

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Cette mise en image d’inspiration photographique en un clair obscur plutôt épuré, parait tout droit tirée d’un film en noir et blanc, et touche davantage le lecteur par son graphisme.
Ce « roman photo tragique » donne un résultat ambivalent : il témoigne de l’enfer de la guerre mais aussi esthétise le désastre.
Il rend hommage, par ses teintes sombres, à l’ombre que furent ces soldats.

Dans le cadre du Lyon BD Festival, le Goethe Institut, à Lyon, accueille un exposition sur cette bande dessinée, avec les planches originales ainsi que des auteurs allemands de BD à Lyon. Marc Seestaedt et Naomi Fearn , deux jeunes auteurs berlinois, présenteront leur projet BD et donneront un concert en duo au Goethe Loft le 12 juin.

Le 13 juin, aura lieu un débat au Palais de la Bourse entre ces différents auteurs et le mardi 17 juin, David Mohring et Philip Rieseberg, les deux auteurs de Des lignes du front participeront au débat au Goethe Loft avec Nicolas Beaupré (Maitre de Conférences à Clermont-Ferrand).

Le Goethe Institut est au cœur de nombreux évènements durant ces prochains mois : concerts, expositions ou débats, pour plus de renseignements, rendez vous sur www.goethe.de.

Alicia

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