Des pages gorgées de soleil italien, le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé, le coup de cœur d’Alicia

Laurent Gaudé est un écrivain français, auteur de nombreux romans. Il commence à écrire pour le théâtre dans les années 1990 et se lance dans l’écriture de roman dans les années 2000. Son premier roman s’intitule Cris (2001) mais c’est surtout son deuxième roman, La Mort du Roi Tsongor, (2002) qui le fait véritablement connaitre. Son succès est définitivement garanti auprès du grand public avec la parution en 2004 de son troisième roman, Le Soleil des Scorta, grâce auquel il devient lauréat du Prix Goncourt 2004 et du Prix Jean Giono 2004. Le roman est traduit dans 34 pays et sera également un succès de librairie (80 000 exemplaires vendus).
Ayant écrit un mémoire sur le théâtre contemporain français, Laurent Gaudé compose des œuvres romanesques empruntes de dramaturgie, mêlant toujours un plaisir et un talent remarquable dans la narration mais aussi une certaine théâtralisation des actions, absorbant le lecteur dans des scènes saisissantes de réalisme.

Une lignée née d’un crime et d’un péché

9782290349106fsTout commence mal pour les Scorta. En 1875, Luciano Mascalzone, après avoir purgé sa peine de 15 ans de prison, retourne à Montepuccio, un petit village du sud de l’Italie, dans les Monts Gargano, dans la région des Pouilles. Il arrive dans le village avec une seule idée en tête : posséder Filomena Biscotti, une jeune femme qui l’a obsédé pendant toutes ces années de prison. De cette union, naitra l’enfant du pêéhé, Rocco, car les habitants de Montepuccio voient d’un mauvais œil cet enfant, issu d’un viol et du péché.
De là, nait la malédiction de la lignée des Scorta, maudite et méprisée, soumise  à l’opprobre des habitants. Rocco, devenu bandit, se marie avec la Muette, trois enfants Scorta-Mascalzone naissent alors de cette union maudite : Domenico, Giuseppe, et Carmela, bientôt rejoints par Raffaele, leur frère « de cœur ».
L’histoire de la famille se poursuit alors, de générations en générations ; la famille s’agrandit (Donato, Elia…) jusqu’à la petite fille de Carmela : Anna.
Parallèlement à cette saga familiale, la voix de Carmela hante le roman, s’exprimant à la première personne et livrant toute la souffrance de cette famille. C’est elle qui sera la plus « maudite » refermant sur elle une éternelle blessure. Son père Rocco, par un geste anodin, a « déposé le malheur » dans ses cheveux. « Je suis la seule à avoir été marquée ».
Leur histoire, se déroulant à Montepuccio, va de l’apogée de la famille à une lente descente aux enfers, en passant par New-York. Mais le roman n’est pas que la description de l’horreur ; il constitue un véritable message d’espoir et de foi en l’avenir.
« Scorta » ne vient pas d’une descendance, c’est un nom créé par Rocco Mascalzone lui-même. C’est un nouveau nom : « mélange du patronyme de son père et de celui des pêcheurs qui l’avaient recueilli », comme s’il avait créé lui-même le nom de sa légendaire malédiction.

Une saga familiale bouleversante qui exalte les valeurs familiales comme les plus précieuses

« Tu n’es rien, Elia. Ni moi non plus. C’est la famille qui compte. Sans elle, tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s’apercevoir de ta disparition. Toi et moi, pris seuls, nous ne sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça, c’est quelque chose. »


111L1aurent-Gaude-Le-Soleil-des-ScortaEnvers et contre tout, les Scorta resteront soudés. Ce livre n’est pas seulement l’histoire de la descente aux enfers d’une famille mais plutôt une leçon de ce que la vie peut nous réserver et nous rappelle qu’avec un peu d’espoir et de volonté, tout homme peut améliorer son quotidien et construire son propre avenir. Le roman est aussi une ode à la famille, donnant vie à certaines scènes comme de véritables tableaux, saisissant l’instant, plein d’émotions, qui nous plonge dans l’Italie du Sud, où chaque lecteur pourra s’identifier.
La famille est mise à l’honneur mais c’est aussi un véritable credo qui apparait à travers ce roman, exaltant les valeurs du travail et de l’espoir, même quand tout est sombre dans une vie : « Il faut profiter de la sueur. Car c’est les plus beaux moments de la vie. Quand tu te bats pour quelque chose, quand tu travailles jour et nuit comme un damné et que tu n’as plus le temps de voir ta femme et tes enfants, quand tu sues pour construire ce que tu désires, tu vis les plus beaux moments de ta vie. »
Le roman a aussi une portée critique sous jacente, il dénonce la cruauté de l’immigration clandestine, le règne de l’argent ou encore l’empire de certaines personnes sur l’opinion publique dans les petits villages de campagne ainsi que le poids dévastateur des superstitions, qui plonge des habitants dans l’obscurantisme et des familles dans la déchéance.

L’Italie à l’honneur à travers une leçon de vie

« On mange dans le Sud avec une sorte de frénésie et d’avidité goinfre. Tant qu’on peut. Comme si le pire était à venir. Comme si c’était la dernière fois qu’on mangeait. Il faut manger tant que la nourriture est là. »

La fraicheur exotique italienne est mise en valeur et bouscule nos rapports à la nature. Laurent Gaudé nous rappelle surtout aux bonheurs simples de l’existence humaine : la bonne nourriture, l’amour de son entourage… Le roman est truffé de clins d’œil aux emblèmes italiens, l’huile d’olive, le  « bien manger »  (« Peppe pancia piena[1] »)  et surtout… le soleil : « Nous sommes nés du soleil. Sa chaleur, nous l’avons en nous. D’aussi loin que nos corps s’en souviennent, il était là, réchauffant nos peaux de nourrissons. Et nous ne cessons de le manger, de le croquer à pleines dents. (…) Nous sommes les mangeurs de soleil ».
La puissance d’évocation de l’œuvre est remarquable : on sue parfois sous l’effet oppressant de la chaleur !

A travers la violence prégnante de cette œuvre qui nous transmet par ailleurs la force de cette famille, le roman fait apparaitre une leçon de vie qui nous fait nous rendre compte qu’il faut profiter de chaque instant. On comprend que rien n’est plus précieux que la famille, et que, de générations en générations, celle-ci se construit et change au fil des années.
La force brute de cette œuvre tient au fait que tout homme, dans sa vie, revient à un certain moment à ses racines, à son patrimoine familial et porte en lui un lien irréductible à sa famille.
A travers un style concis et la force de caractère de ses personnages, Laurent Gaudé signe ici l’une de ses meilleures œuvres. Découvrez ce véritable bain de soleil pour le cœur et l’imagination !

Alicia

[1] « Peppe la panse pleine »


Si vous voulez approfondir votre connaissance de l’Oeuvre de Laurent Gaudé, nous vous conseillons la pièce Sodome ma douce dont la critique de la création de la compagnie l’Erodium est consultable sur notre site.

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