Des proies et des chasseurs sur fond d’attentat font les Fauves d’Ingrid Desjours

Ingrid Desjours, a été psychologue spécialisée en psycho-criminologie. Elle pratique pendant quelques années en Belgique auprès de criminels sexuels puis décide d’exercer dans plusieurs pays d’Europe les fonctions de formatrice, responsable de communication et consultante en management. Aujourd’hui, elle se consacre entièrement à l’écriture pour le plus grand plaisir des lecteurs de polar qui pourront la retrouver au festival des Quais du Polar de Lyon du 1er au 3 avril 2016 pour de nombreuses rencontres. Elle débattra notamment avec Franck Thilliez et Sandrine Colette sur « du polar à la fiction radio : contraintes et délices de l’écriture » le samedi 2 avril à 12h dans la salle Jacquard du Palais du Commerce. Vous pourrez également la retrouver à 14h pour parler d’un sujet d’actualité « Écrire après ça, 11 septembre, Charlie, 13 novembre… » avec Leye Adenle, James Grady, Benoît Séverac et Deon Meyer. Enfin, en clôture du festival, le dimanche 3 avril à 16h, vous pourrez l’écouter dans la salle Tony Garnier du Palais du Commerce parler de « la vie après le travail : enquêteurs de terrain devenus écrivains ».

Le bras armé de la manipulation se met en place

ingrid-desjours-b2c2fe-0@1xL’auteur commence son récit avec Rudy, un jeune garçon, assis à l’arrière d’un pick-up, fier de l’acte insensé qu’il s’apprête à accomplir. Cela fait maintenant un mois qu’il est parti de France en laissant tout derrière lui et un mois qu’il s’entraîne au maniement des armes afin de punir ces mécréants, ces impurs de catholiques. Aujourd’hui il va pouvoir prouver sa bravoure dans la province de Ninive en Irak. Des coups frappés à la vitre le ramènent à la réalité : le signal ! Le fauve se hisse sur le marchepied du pick-up et le bras armé tire.
Puis l’auteure nous conte une intrigue avec en toile de fond l’attentat de Charlie Hebdo et Daesh. Haiko est une jeune femme ambitieuse et elle mène une guerre implacable contre la radicalisation des jeunes femmes françaises. Au travers d’une O.N.G, elle traque, avec l’aide de plusieurs personnes et surtout les familles des filles radicalisées, les moindres signes de radicalisation et le moment venu elle les kidnappe pour pouvoir annihiler les effets dévastateurs du lavage de cerveau dont ces filles font l’objet. Depuis quelques temps Haiko reçoit des menaces écrites et téléphoniques. Nadia, sa collaboratrice et meilleure amie, commence à ressentir une peur s’immiscer au fond d’elle et veut démissionner afin de protéger sa famille. Elle décide d’en parler à Haiko et la retrouve dans un café. Les deux femmes se disputent, Nadia se lève furieuse et part puis plusieurs coups de feu retentissent, Nadia tombe sous les balles et le tireur l’achève en lui tirant une balle dans la tête. La police arrive sur les lieux et Haiko, en état de choc, découvre l’horreur de cet attentat contre son amie. Sa mère, Katia, célèbre journaliste lui suggère d’engager un garde du corps car elle craint pour la vie de sa fille qui s’entête à poursuivre ses activités au sein de son association N.E.R.FNos Enfants Restent en France. Haiko finit par céder et sa mère engage Lars, ancien soldat ayant combattu les talibans. Lars doit assurer la protection de la jeune femme dont il ne connaît absolument rien. Il va faire un travail de fourmi pour essayer de connaître sa cliente. Il doit recruter une équipe de surveillance et tout naturellement il contacte son ami, Ilan. Ils se sont connus au sein du même régiment en Afghanistan, mais Lars n’a jamais confié à Ilan les démons qui hantent ses nuits. Lars est un homme broyé par sa captivité infernale au sein des talibans. Ilan lui présente Jonas, lui aussi ancien soldat, pour les aider dans leur mission. D’abord réticent, Lars finit par accepter tout en restant méfiant et la surveillance se met en place, malgré un environnement hostile de la part de Haiko. Tels des fauves tout ce petit monde s’épie, se cherche, se traque mais qui est la proie et qui est le chasseur ?

Ingrid-Desjours-350Ingrid Desjours pose tout doucement avec subtilité les pièces de son intrigue et les personnages se positionnent sur son échiquier. La tension est palpable entre Haiko et Lars, mais on ressent une attirance mutuelle les envahir : leurs démons respectifs sont-ils les conducteurs de cette attirance ? On pénètre dans l’univers de l’auteure au travers de ses personnages tourmentés par une histoire personnelle lourde à porter. Mais la Fatwa est là, prête à en découdre, tapie dans l’ombre tout comme nous l’avons connu lors de l’attentat de Charlie Hebdo. On pénètre dans un monde d’incompréhension où chacun se sent souillé, vidé, atteint dans sa chair et dans son sang. L’auteure nous fait découvrir les différents rouages et aspects du monde des Djihadistes. À la lecture de ses premières parties, on tourne les pages sur les personnages et cette ambiguïté qui les entoure et peu à peu s’installe une sorte de malaise : que cache vraiment Haiko sur le véritable rôle de son association ? Lars arrivera-t-il à démêler le vrai du faux ? Jonas si lisse et aimable est-il celui qu’il laisse paraître ? Quel est le rôle du frère d’Haiko ?

Les manipulations psychologiques et les trahisons s’invitent à l’autel des fauves

Une première nuit de surveillance avec Jonas ne lui enlève pas la méfiance qu’il a son égard. Surtout qu’il devine que son jeune acolyte est musulman. Il fait part de ses doutes à Ilan sans lui préciser la religion de son ami d’autant plus qu’Ilan le croyait juif comme lui. Mais Lars n’a pas le temps de s’épancher car un problème arrive en force : Haiko a décidé de participer à une émission télévisée avec un certain Leduc qui officie au sein d’une association catholique qui recrute et envoie des jeunes combattre les Djihadistes sur leur terre. Évidement Haiko est mise sur le banc des accusés par Leduc, tout comme la police d’ailleurs, sur la mort de Nadia. Elle est rendue responsable d’avoir inventé cette histoire de Fatwa et d’avoir armé le bras du tueur. Haiko se cabre et sort ses griffes mais son accusateur pointe du doigt les incohérences de ce complot et affirme détenir des preuves. Haiko furieuse quitte le plateau sans se retourner. Les choses commencent à s’embrumer dans l’esprit de Lars et Jonas lui susurre qu’Haiko n’est peut-être pas si innocente que cela. Encore une fois la police convoque Haiko et commence sérieusement à mettre en doute la véracité des propos de cette dernière sur la raison de sa dispute avec Nadia et l’origine de la Fatwa. Haiko se sent acculer, la peur l’envahit peu à peu et Lars en profite pour la questionner. Pourquoi lui répond-t-elle ce qu’il veut entendre ? Pour le défier ?
Les fauvesIlan annonce à Lars son intention de laisser tomber la mission pour protéger sa famille mais il ne doit pas s’inquiéter : son remplaçant est déjà là et la mère d’Haiko a donné son accord. Lars n’aime pas la tournure que prennent les choses. On ne lui demande même pas son avis et blessé, il décide d’aller en parler ; le ton monte et il se retrouve viré. Jonas prend sa place dans la mission et en profite pour se rapprocher de Lars. Pendant ce temps Leduc concocte un plan d’attaque avec un jeune fraîchement recruté pour faire tomber Haiko et son O.N.G. Les pions sont définitivement placés sur l’échiquier et les fauves lâchés ! Mais les apparences sont parfois trompeuses et la vérité pas toujours celle que l’on croyait…
Le livre se termine comme il avait commencé, dans la province de Ninive en Irak avec Rudy et son bras armé laissant derrière lui un carnage. Il l’a enfin son heure de gloire…
Ingrid desjours laisse en permanence planer un doute raisonnable sur ces personnages et les agite tels de vulgaires pantins assoiffés de reconnaissance. Mais de quelle reconnaissance s’agit-il ?

Une multitude de sujets abordés avec subtilité

L’auteure, par le biais de son roman, nous invite à nous questionner sur l’essence même de la vie, sur notre société et son évolution, la politique et ses trahisons, les réseaux sociaux et ses dérives, les médias et son manque d’honnêteté… elle nous parle également de ces hommes partis servir leur pays et qui subissent un état post-traumatique à leur retour et ce manque de compréhension des concitoyens et des bien-pensants face à cette guerre invisible que ces soldats ont côtoyé de près. On notera également l’intelligence de l’auteure d’avoir intercalé entre ses parties des extraits de certains journaux – commentaires réellement écrits – laissant le lecteur seul juge de sa pensée. N’oublions surtout pas que la pensée unique n’existe pas ! N’oublions pas qu’au nom d’une religion notre sécurité est menacée par des « fauves » et que malheureusement ils ont déjà surgi de l’ombre et fondu sur leurs proies : le World Street Center, Charlie Hebdo, le 13 novembre et aujourd’hui la Belgique sans compter toutes les autres dont les médias oublient de nous relater l’existence.

Ce livre est d’une actualité troublante qui prend aux tripes et met en lumière les incohérence de notre monde…

Françoise Engler

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