Des rencontres à foison aux Assises Internationales du Roman, interview d’Adélaïde Fabre

Dans le cadre des Assises Internationales du Roman de Lyon qui se tiendront du lundi 19 au dimanche 25 mai, L’Envolée Culturelle vous propose une semaine consacrée à cet événement littéraire incontournable. Chaque jour, nous vous proposerons une critique du dernier roman publié par l’un des invités qui participera à une des Tables Rondes du jour. Nous commencerons donc lundi avec la critique du dernier roman de Siri Hustvedt, Un été sans les hommes.
Mais pour vous donner un petit avant-goût de la semaine qui se prépare, voici une interview exclusive d’Adélaïde Fabre, directrice de la programmation des Assises, qui vous en présente les grandes lignes.

Teaser des Assises Internationales du Roman

« Le festival c’est entre 12 000 et 13 000 spectateurs »

Pour ceux qui ne le savent pas encore, que sont les Assises Internationales du Roman ?
Adélaïde Fabre : Les Assises Internationales du Roman mettent à l’honneur la lecture et les livres pendant une semaine parce que pour nous le roman interroge le monde et le monde permet au roman d’être un vecteur de toutes ces questions.
Lors de la création des Assises, il nous semblait important de faire cette place très vaste à la lecture, à tous les lecteurs, aux romans qu’ils soient français ou étrangers, pour interroger des romanciers qui viennent d’horizon très divers. Pour nous, le roman c’est un moyen de questionner le monde qui nous entoure, c’est quelque chose qui est partageable, tout le monde lit dans le bus, dans le métro… quels que soient les auteurs. On  pensait que c’était un moyen de réfléchir ensemble sur des questions politiques dont on traite aux Assises ou plus intimes pour développer un univers très vaste.

 « Le succès a tout de suite été là […] Donc on s’est dit c’est trop bête, on ne peut pas le faire qu’une fois, donc on va le faire tous les ans ! »

Pourquoi avoir créé les Assises Internationales du Roman ?
A.F : Ce festival devait au départ n’être qu’un one shot. Il ne devait y avoir qu’une seule édition pour fêter les 20 ans de la Villa Gillet. Le lien naturel de travail avec le journal Le Monde s’est fait très naturellement. On travaille beaucoup avec Raphaëlle Rérrole qui est la directrice du festival pour Le Monde. On s’est dit qu’en France, il manquait quand même un grand événement littéraire différent des fêtes du livre qui existent déjà et sont très bien dans leur domaine mais qui n’avaient pas de dimension internationale propre à la réflexion sur la littérature. Telle fut notre idée initiale. On a tout de suite voulu inviter des auteurs internationaux avec un critère d’organisation qui nous démarque des autres puisqu’on demande à chaque auteur d’écrire un texte spécifiquement pour son intervention. Il doit ensuite nous l’envoyer un mois avant pour qu’on puisse le traduire dans la langue des autres auteurs et pour que les auteurs se soient lus entre eux. Grâce à cette connaissance de l’autre, les discussions sont beaucoup plus riches et foisonnantes ! Puis le succès a tout de suite été là, on a même été très étonné de voir qu’on intéressait autant de monde. On s’est dit c’est trop bête, on ne peut pas le faire qu’une fois, donc on va le faire tous les ans ! Puis les institutions politiques nous ont suivis en terme de budget, dans le succès et donc nous avons pu faire de cet événement un rendez-vous annuel aux Subsistances puisque tous les débats se déroulent là bas.

« Rien n’est concomitant, les gens peuvent assister à tout ! »

A part le thème international, y a-t-il un autre thème général aux Assises Internationales du Roman ? Par exemple, à la lecture du programme, on sent que se dégage l’idée du conflit (militaire, amoureux, social…)
A.F : En fait, on s’aperçoit, une fois qu’on a choisi les thèmes des Tables Rondes qu’il y a des lignes de force. Cette année, les deux lignes assez nettes sont « la littérature et la politique » et « la question de l’intime et de la musique dans la littérature. » La politique est une chose extrêmement présente avec des Tables Rondes sur la guerre ou sur le rôle politique de la littérature. Après, il y a aussi un aspect historique sur comment la littérature peut rendre compte de peuples qui ont été massacrés. La littérature a toujours été quelque chose d’intime et nous trouvions intéressant de parler de ce rapport de l’auteur à la littérature et à la musique pour certains, en nous demandant comment la musique traverse la littérature et ce qu’elle lui apporte.

« On voulait que les Assises soient un lieu découverte. »

Comment construisez-vous le programme des Assises Internationales du Roman ?
A.F : On construit le programme par nos lectures avec l’équipe du Monde autour de Raphaëlle Rérolle et nous-même à la Villa Gillet. Il y a deux sortes de fonctionnement : soit il y a un auteur dont on a adoré le livre, comme Ascanio Celestini par exemple qui vient pour Lutte des classes et on se dit on va construire une thématique autour de lui car il se dégage du livre une forte inflexion politique. On s’est dit qu’il traitait du quotidien des gens et de la misère quotidienne, donc on s’est dit on va faire quelque chose sur les « Vies ordinaires » (NDLR : le jeudi 22 mai à 21h aux Subsistances en compagnie de Valter Hugo Mãe et de Christian Oster). De là, on choisit, c’est toujours très dur de se limiter à trois auteurs. Lesquels nous semblent les plus intéressants sur cette question là, sachant qu’on essaye à chaque fois de trouver un équilibre en terme de géographie (un auteur francophone et deux auteurs étrangers). On fait en sorte qu’ils ne soient pas forcément du même continent.
Sinon, il y a un thème qu’on veut absolument traiter comme « la littérature a-t-elle encore un rôle politique ? » et là, on a une pléiade de possibilités qui s’offre à nous et on choisit en fonction de nos affinités de lecteur. Pour 3 ou 4 auteurs retenus, il y en 10 autres qu’on aurait pu inviter aussi, mais bon il faut faire une sélection qui est toujours difficile.

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Concernant les auteurs, certains sont très connus alors que d’autres sont quasiment inconnus en France, est-ce une volonté de votre part de promouvoir des auteurs qui sont des stars dans leur pays alors qu’ils sont peu connus en France ?
A.F : Oui. Nous ce qui nous intéresse, c’est d’éveiller la curiosité des lecteurs. Depuis 8 ans maintenant, il me semble que le public nous fait confiance et prend finalement des risques en allant à des débats animés par des auteurs dont ils ne connaissent pas les livres. On a l’impression qu’il y a une espèce de contrat de confiance qui s’est installé par rapport à nos choix. Nous, nous sommes toujours en train de scruter, de repérer ce qui se fait dans la littérature du monde entier. Ali Bader, par exemple n’est pas du tout connu. Mais après avoir lu son livre, nous nous sommes dits, c’est vraiment dommage, cet auteur est une star dans le monde arabe et ici personne ne le connaît, donc nous nous sommes dits qu’il était indispensable de le faire connaître. Tout comme Ascanio Celestini qui fait du théâtre, des romans et qui est une star en Italie mais qui n’a que deux livres traduits en France.
Après c’est un équilibre qu’on essaie d’amener entre un auteur peu connu mais talentueux, qu’on estime et qu’on a envie de faire découvrir à un plus large public et puis des auteurs dont la notoriété n’est plus à faire.
Cette année, pour la soirée d’ouverture, nous proposons une nouveauté : on s’est dit qu’il était important de faire entendre trois jeunes voix françaises, ce qu’on ne fait pas d’habitude. Donc après Siri Hustvedt et Dany Laferrière, on a voulu faire une conférence axée sur la littérature française car il nous semble qu’elle est riche, qu’il y a plein de choses qui se font actuellement, qu’il y a plein de choses qui se tissent dans la langue et donc c’était une occasion d’en faire découvrir trois (NDLR : lundi 19 mai à 21h, Hugo Boris, David Bosc et Léonor de Recondo débattent sur « De la biographie à la fiction : quelle place pour l’imagination ? »)

Quand on entend « Assises Internationales du Roman », on pense surtout aux conférences mais les Assises ne sont pas que ça ?
A.F : Le mot « Assises » peut faire penser parfois au milieu universitaire mais nous, on n’est pas du tout là-dedans. Il y a des textes que les auteurs prononcent mais après il y a des débats, des discussions d’une heure avec le public et le journaliste. La colonne vertébrale des Assises est les Tables Rondes et lectures, aux Subsistances, avec des comédiens qui montent sur l’esstrade. C’est aussi une cinquantaine de rencontres dans toutes la région Rhône-Alpes dans des lieux divers et variés qui peuvent être des librairies, des bibliothèques, des cinémas, des hôpitaux, des musées… ces rencontres se font sous un autre format, c’est un auteur seul, donc on rentre vraiment dans son œuvre, on n’a plus d’entrée thématique. Le public vient vraiment pour écouter un auteur et rentrer dans son univers et ça donne lieu à de très belles rencontres. D’ailleurs, on s’aperçoit que d’années en années, il y a des cercles de lecture de plus en plus nombreux qui se forment autour des Assises Internationales du Roman donc c’est plutôt chouette. Les gens veulent toujours découvrir de nouveaux livres et en discuter entre eux tout au long de l’année dès qu’on a notre programmation.

Avez-vous une action auprès des scolaires ?
A.F : Depuis le début, on travaille énormément avec les scolaires. Cela partait de la volonté initiale de la création du festival, à savoir que la littérature s’adresse vraiment à tout le monde, elle est partageable par tous. Tout le monde lit ou en tout cas, tout le monde peut lire. Et il nous semblait intéressant d’éveiller la curiosité des jeunes lecteurs, c’est pour ça qu’on travaille avec des classes d’élémentaire et avec des lycéens, et même des étudiants. Ce sont eux qui animent la cinquantaine de rencontres dites « carte-blanche » qui ont lieu dans des bibliothèques et des librairies. Certains d’entre eux sont mêmes présents sur scène aux Subsistances pour poser des questions aux auteurs. Cela a été tout de suite très clair dans notre politique de travail.

Hormis les animations, comment se matérialise le travail avec les scolaires ?
A.F : Je vais tout d’abord, vous parler des lycéens. Nous avons un soutien très fort de la part du rectorat. Il y a une trentaine de classes qui participe au projet, chacune d’entre elles choisit un auteur et un livre, entre en correspondance mail avec l’auteur qui répond à leurs questions tout au long de l’année et ça donne lieu à la publication d’un article critique dans Lyon Plus. Pendant trois semaines, chaque jour, dans Lyon Plus, il y a une double page sur les Assises, une page avec la critique des lycéens et en regard la critique du journaliste de Lyon Plus. Ensuite, les lycéens viennent rencontrer les auteurs aux Subsistances ou alors les auteurs viennent dans les classes.
Pour les projets avec les élémentaires, il y a quatre auteurs dit « jeunesse » qui participent et qu’on ne voit pas apparaître dans le programme. C’est un travail dans les classes, les auteurs rencontrent 16 classes pour travailler sur un projet avec eux et dont l’aboutissement est de présenter leurs œuvres aux Assises.
Il y a aussi un projet collaboratif avec « erasme.com » que Maylis de Kerangal avait initié il y a trois ans et que nous poursuivons cette année avec Léonora Miano avec des classes de collégiens (NDLR : mardi 20 mai à 10h, « Jeux littéraires avec Léonora Miano). Les élèves écrivent ensemble sur le principe du cadavre exquis. C’est un projet très enthousiasmant pour l’auteur qui y participe et pour les enfants qui découvrent leurs productions.

« C’est un travail de découvertes et de perspectives »

A part le travail avec les scolaires, quelles sont les activités des Assises Internationales du Roman tout au long de l’année ?
A.F : Il y a des choses tout le temps chez nous ! (rires). Par exemple, depuis deux ans maintenant, il y a le pendant des Assises Internationales du Roman mais version Sciences Humaines et philosophie avec le festival « Mode d’Emploi » qui a lieu tous les ans au mois de novembre. De plus, pendant l’année, nous organisons d’autres événements dont des rencontres régulières. Nous avons notamment un cycle de conférences en partenariat avec l’opéra de Lyon et le Théâtre de la Croix Rousse sur des sujets de société. Nous avons également des rencontres éditoriales qui suivent la publication d’un livre, cela peut être autour d’un livre de Sciences Humaines ou de littérature avec la présence d’un auteur. Par exemple, cette année, Jonathan Coe est venu nous parler de son nouveau livre (NDLR : Expo 58). Là, nous sommes en train de construire le programme de la saison prochaine donc nous aurons des rencontres en lien avec la rentrée littéraire mais aussi autour de grandes figures des Sciences Humaines et Sociales.
Nous organisons des actions tout au long de l’année avec notamment un prix franco-allemand, le prix Franz Hessel, qui existe depuis 4 ans, dont le but est de récompenser un auteur français et un auteur allemand dont l’œuvre n’est pas traduite et l’aboutissement du prix c’est de faire traduire cet ouvrage dans l’autre langue. Le prix est remis chaque année par les deux ministres de la culture français et allemand, donc nous sommes assez contents de ça puisque là aussi c’est un travail de découvertes et de perspectives. C’est quelque chose qui nous tient beaucoup à cœur de faire émerger un auteur qui nous plaît, cette année c’est Frédéric Ciriez qui a reçu le prix pour la France avec Mélo.

Selon vous, quel est l’événement des Assises à ne surtout pas rater ?
A.F : C’est trop difficile comme question ! (rires) On a chaque année une soirée qui est magique avec les archives de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). La soirée s’organise autour d’extraits d’émissions littéraires où des auteurs disparus (Sagan, Duras, Mauriac…) interviennent sur grand écran tandis que sur scène leur répond un auteur bien vivant. Cette année, c’est Marie Desplechin qui répond aux interventions vidéos des auteurs. Nous avons intitulé cet événement « Petite conversation avec des revenants » (NDLR : le jeudi 23 mai à 21h30 aux Subsistances) parce que l’auteur sur scène dialogue vraiment avec les images d’archives donc c’est toujours une soirée magnifique et émouvante.

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© Bertrand Gaudillère / Item

Quel est votre coup de cœur littéraire parmi les auteurs présents ?
A.F : Oh non ! C’est trop dur ! (rires). Pour moi, mon vrai coup de cœur c’est Ascanio Celestini dont j’ai déjà parlé tout à l’heure et que j’ai découvert avec Lutte des classes dont j’ai trouvé que la langue était extrêmement percutante, vive, provocante, drôle, cruelle, il traite de la question politique de manière très engagée. Je vais vous parler des auteurs peu connus comme Lorna Goodison, une auteure jamaïcaine absolument sublime qui est extrêmement connue, mais pas en France (NDLR : présente le samedi 24 mai à 20h30 en compagnie de Santiago Amigorena et Rachel Cusk pour une Table Ronde sur le thème de « la rupture amoureuse »). Elle a publié l’année dernière un recueil de nouvelles Sous l’emprise de l’amour qui met à chaque fois en scène des femmes qui luttent pour retrouver leur dignité face à la misère sociale. La langue est très poétique et très belle, après ça ne résume pas tous les livres que j’ai aimés mais ce sont deux coups de cœur.

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Pour conclure cette interview, j’aimerais revenir sur le journal que vous distribuerez pendant les Assises, que contient-il ?

A.F : Depuis la deuxième édition, Guy Walter, qui dirige la Villa Gillet a eu l’idée de la publication du « Lexique Nomade ». Dans ce journal, chaque auteur invité choisit une entrée, un mot qui pour lui est emblématique de son œuvre ou qui permet d’entrer dans son univers et il en donne une courte définition. Ce « Lexique Nomade » était jusqu’alors publié aux éditions Bourgois mais pour la première fois cette année, on le présente sous forme d’un journal gratuit que nous allons diffuser sur tout le festival, sur le site des Subsistances mais aussi dans les lieux partenaires. Ensuite, en plus de ce journal, nous avons aussi une seconde publication, en novembre aux éditions Bourgois qui regroupe tous les textes des auteurs puisque, comme je vous l’ai expliqué, ils produisent tous un texte et les entretiens sont retranscris, vous pouvez donc retrouver l’intégralité des entretiens aux éditions Bourgois.

Propos recueillis par Jérémy Engler

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