Dheepan, entre fable et réalité : le coup de cœur de Guillaume pour un film passant d’une guerre à l’autre

Le dernier film de Jacques Audiard, Palme d’or de l’année 2015, nous sert une fable sur le déracinement teintée de réalité sociale. Quand des migrants sri-lankais se retrouvent en banlieue parisienne, ils troquent une guerre contre une autre.

Jacques Audiard avec Jesuthasan Antonythasan © Borde Moreau / Bestimage
Jacques Audiard avec Jesuthasan Antonythasan
© Borde Moreau / Bestimage

Les films de Jacques Audiard se suivent et ne se ressemblent pas. Le réalisateur d’Un héros très discret (1996), Un prophète (2009) ou De rouille et d’os (2012) a choisi pour Dheepan, son septième long-métrage palmé à Cannes en 2015 et sorti dans nos salles cet été, d’évoquer le sort des migrants contraints de fuir leur terre d’origine pour s’installer dans un pays inconnu. Loin de la critique récurrente d’une société qui refuse d’ouvrir ses portes à toute la misère du monde, ce film nous fait suivre le parcours d’un homme, Dheepan, et de sa « fausse » famille fuyant la guerre au Sri Lanka en quête d’une vie meilleure. Une fois en France, ils trouveront logement et emploi dans une banlieue de la région parisienne. Universel, ce film nous offre aussi un cadre intimiste, dans lequel on assiste au quotidien de ces trois migrants, et au regard qu’ils portent sur la France et ses habitants. Mais s’il se présente comme une fable universelle sur le déracinement, il se déroule dans un cadre faisant écho à des sujets d’actualité épineux, ici en l’occurrence, les banlieues françaises défavorisées. On peut alors s’interroger sur la pertinence de ce choix scénaristique et si celui-ci s’adapte au message qu’il veut porter.

Une fable universelle sur le déracinement

afficheLe film s’ouvre sur une scène de désolation. Au Sri Lanka, à la fin de la guerre civile, un groupe de soldats des Tigres Tamouls brule les corps de ceux qui sont tombés au combat. Dheepan, le chef de ce groupe, troque son uniforme pour un costume civil. Pour lui, la guerre est terminée. Il décide de s’enfuir muni d’un faux passeport. Pour mieux tromper les autorités, il part en compagnie d’une jeune femme, Yalini, et d’une petite fille, Illayaal, qu’il n’a jamais vues. Arrivés en France, ils se feront passer pour une « vraie » famille fuyant les combats. Ensemble, ils décident de reconstruire leurs vies. Les premières scènes se déroulant à Paris montrent les difficultés de toutes sortes que peuvent rencontrer des nouveaux venus dans un pays qu’ils ne connaissent pas : barrière de la langue, mais aussi travail clandestin, ou encore logement précaire. Mais si le film nous présente un cas particulier, celui de migrants tamouls, il nous parle avant tout de l’histoire d’un homme et d’une famille contraints de recommencer leur vie dans un nouveau pays. En nous plongeant dans la peau des personnages, ce film nous permet d’adopter leur point de vue sur ce qui les entoure et sur leur nouvelle situation. On observe alors avec un recul poignant une facette de notre propre pays. Mais c’est surtout le déracinement, puis la découverte, qu’on suit à travers les yeux des personnages avec intérêt, nous plongeant dans la peau des millions de personnes dans le monde qui vivent cette expérience.

Du champ de bataille à la no go zone

Le cadre dans lequel se déroule l’histoire du film a pourtant de quoi laisser perplexe. Après avoir vécu dans des centres d’accueil pour demandeurs d’asile, Dheepan et sa famille échouent dans une banlieue parisienne. Au premier abord, chacun semble y trouver sa place : Dheepan en tant que gardien d’immeuble, Yalini devient aide à domicile pour un des habitants, et Illayaal est scolarisée à l’école du quartier. Dans cette première partie du film, chacun va progressivement reconstruire sa vie, tout en s’intégrant parmi les autres habitants. Mais ils vont rapidement découvrir que si cette cité parait relativement banale, avec ses immeubles décrépis et ses habitants métissés, elle est en partie contrôlée par une bande de jeunes s’adonnant au trafic de drogue. La situation dégénère rapidement quand sonne l’heure des règlements de comptes. Armes à feu et fusillades deviennent monnaies courantes, faisant pâlir d’effroi des grandes villes américaines comme Chicago ou Los Angeles. Dheepan va alors renouer avec ses instincts guerriers pour protéger ceux qu’il espère devenir sa vraie famille.

On peut saluer la performance de ce film en termes de réalisation. Presque exclusivement joué en langue tamoule, il fait apparaître des acteurs non professionnels et totalement inconnus du grand public. Audiard renoue avec les éléments qui font le succès de ses films : des personnages complexes, teintés d’onirisme, et évoluant dans des situations tumultueuses. Enfin, le film est magnifiquement accompagné par la musique de Nicolas Jaar. On regretterait peut-être cette oscillation bancale entre réalité et fiction qui lui donne des airs de blockbuster hollywoodien, et lui fait perdre une petite partie la force de son engagement social.

Guillaume Sergent

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