Dialogue sur les rives de la Méditerranée avec Kheireddine Lardjam

Kheireddine Lardjam est le metteur en scène de O-dieux, présenté au 11 Gilgamesh Belleville à 13h40 du 6 au 28 juillet dans le cadre du Festival Off d’Avignon.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en scène ce texte de Stefano Massini ?
Kheireddine Lardjam : Stefano Massini est un auteur contemporain vivant, pour moi il est dans la même veine et la même verve que Pasolini. Je l’ai lu en 2015 lorsque la Maison Antoine Vitez qui a traduit O-dieux me l’a envoyé. La question israélo-palestinienne est une question qui me traverse depuis longtemps. Ce qui m’a encouragé c’est de faire se rencontrer les rives de la mer Méditerranée : je suis arabe d’origine algérienne, Stefano Massini est italien, et on oublie souvent que la terre de la Palestine et de l’Israël est méditerranéenne. Il y avait cette eau qui nous réunissait et le texte crée un dialogue entre les deux rives sur la question palestinienne.
Je suis tombé amoureux de ce texte parce que je ne le trouve pas manichéen. Voyez, je m’appelle Kheireddine Lardjam d’origine algérienne, quand vous avez ma gueule et mon nom et que vous mettez en scène un spectacle sur le conflit israélo-palestinien, les spectateurs s’attendent à un propos pro-palestinien, voire militant. Par ailleurs, ce qui m’a également beaucoup plut dans cette pièce c’est qu’elle est interroge la complexité de la question israélo-palestinienne sans être partisane. C’est aussi une des rares fois où cette question était vue par des regards de femmes, même si l’auteur et le metteur en scène sont des hommes. Ce parti pris amène un regard différent, plus sensible et politique.

© D.R.
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On suit le parcours de trois femmes incarnées par une seule comédienne, pourquoi avoir fait ce choix ?
Kheireddine Lardjam : Stefano Massini conseille de mettre en scène son texte avec une seule comédienne. Le fait qu’une comédienne incarne ces trois femmes m’a beaucoup plu. Dans la mise en scène, je fais exprès à un moment donné de brouiller les pistes pour qu’on ne sache pas pendant quelques instants qui parle de l’Israélienne ou de la Palestinienne. À partir du moment où on s’interroge, ça prouve que ce n’est pas une question d’identité, mais une histoire de femmes. C’est-à-dire qu’une mère qui perd son fils, une femme qui perd son amoureux ou son frère, qu’elle soit israélienne ou palestinienne, c’est une femme en deuil.

Pour quelles raisons votre choix s’est-il porté sur Marie-Cécile Ouakil ?
Kheireddine Lardjam : Je ne fais pas d’audition quand je crée un spectacle. C’est un texte que j’ai lu, que j’ai aimé, et j’ai attendu de rencontrer la comédienne qui pourra incarner ces trois femmes. J’ai rencontré Marie-Cécile autour d’un verre chez un ami commun. Quand je l’ai vue prendre la parole, je me suis dit que ce serait elle. Je lis beaucoup et dans mon réservoir j’ai pas mal de texte et c’est ma rencontre avec les acteurs qui me donne envie.

Comment avez-vous travaillé avec Marie-Cécile pour créer ces trois identités ?
Kheireddine Lardjam : En elle d’abord. J’ai choisi Marie-Cécile Ouakil, car elle porte déjà le multiculturalisme, elle a un quart de son sang français, un quart tunisien, un quart italien et un quart juif. Quand j’ai travaillé avec elle, on a beaucoup travaillé sur la direction d’acteurs, sur chaque personnage, comment on le construit, et c’est le regard qui a été le point de départ.
Elle a aussi beaucoup lu, on a vu des documentaires, mais on s’est concentrés essentiellement sur le parcours de femmes. Sans être dans le parcours de la juive, de la musulmane ou de la chrétienne, mais dans le parcours de femme qui vit quelque chose. En ce qui concerne la question israélo-palestinienne, quand on est en France et qu’on manifeste c’est très différent que de vivre la situation, on s’est toujours posé cette question-là : comment je réagirais s’il y avait un attentat. Comment je ferais, qu’est-ce que je ferais ?

Vous jouez O-Dieux…

© D.R.
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Kheireddine Lardjam : Dès que j’ai envisagé le projet, j’ai trouvé important de le jouer dans les maisons de quartier, les centres sociaux et les prisons. Je trouvais nécessaire de monter cette pièce, car lorsqu’il y a eu les attentats contre Charlie Hebdo, j’étais dans un lycée pour intervenir dans un atelier. Au moment de la minute de silence et je me suis retrouvé confronté à de jeunes lycéens qui ont refusé de faire la minute de silence. Quand je leur ai demandé pourquoi ils faisaient ça, ils m’ont répondu « Pourquoi vous faites pas des minutes de silence pour les palestiniens ? ». C’est là que je me suis rendu compte qu’en fait ils étaient très loin de la complexité de l’Histoire. Je me suis dit qu’il fallait absolument que j’aille à la rencontre de publics qui pensent avoir des idées figées sur cette question. Pour moi, aller jouer seulement dans les théâtres, je caricature un peu ma pensée, face à un public en quelque sorte déjà sensible à cette complexité. Je voulais aller rencontrer dans les maisons de quartier les publics qui ne vont pas au théâtre me confronter à des débats, avec ce public qui a souvent des idées très arrêtées. Quand je joue hors les murs, c’est pour ouvrir les champs. Il est très important pour moi de proposer le spectacle sous une même forme, quel que soit le lieu que j’investis.

Autres dates en maison de quartier ?
Kheireddine Lardjam : Au mois de novembre, nous retournerons jouer dans le milieu carcéral en Alsace et Bourgogne Franche-Comté. Le spectacle sera aussi joué dans les maisons de quartier vers Le Creusot, des lycées et des théâtres.

Propos recueillis par Anaïs Mottet

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