Discours à la nation : coup de cœur pour ce coup de poing

Jusqu’au 11 avril 2015, David Murgia, co-créateur du Signal du Promeneur programmé l’an dernier, revient au Théâtre de la Croix-Rousse dans un Discours à la nation, véritable coup de poing politique et citoyen où Ascanio Celestini, son auteur-metteur en scène questionne la lutte des classes avec un mordant audacieux et une lucidité déroutante.

 

Une vraie fausse tribune

C’est donc dans un décor de bric et de broc que se tiendra le discours à la nation, décor aménagé comme sur une place de marché abandonnant ses derniers restes : en fond de scène, des caisses en bois, des cageots plutôt, empilés çà et là, à travers les planches desquels brillent quelques ampoules. « Discours à la nation » : en voilà un titre évocateur, qui laisse entrevoir un théâtre politique et invite à relire Rousseau… La scénographie se joue bien en fait de cette symbolique de la place publique, que le théâtre chérit parfois dans son auto-justification d’expression populaire. Car si ce discours s’adresse bien à la nation, il vient surtout la provoquer. Et là où l’on s’attend à entendre l’éloge du peuple ou l’appel tribun à la révolution, le texte d’Ascanio Celestini renverse complètement les codes et donne la parole aux puissants, dans un texte mordant et cruel. On y expliquera, dans une truculente parabole mettant en scène des hommes aux parapluies, l’ingratitude des dominés à s’insurger contre ceux qui les écrasent. On y justifiera avec le même cynisme le bienfait des armes à feu. On citera Marx et Gramsci. Surtout, on met des mots vrais et l’on propose une analyse coup de poing sur le rapport de force entre les classes et le désabusement qui gangrène cette lutte.

Un spectacle tendre et irrévérencieux

9782882503398Loin des archétypes – bien au contraire puisqu’il s’en joue – Célestini aborde sa thématique de la lutte des classes avec une focalisation nouvelle qui procède à un surprenant renversement : il donne au dominant, tout-puissant, une parole presque sincère si elle n’était pas mâtinée d’un second degré insolent. Sur scène, plein feux, entre avec simplicité et naturel un conférencier : chemise bleue à petits motifs, pantalon beige, sourire insubmersible, l’acteur captive l’attention de la foule et se lance dans une conférence cynique, où derrière la malice et l’absurdité du propos, point en fait une vive et réelle attaque contre le capitalisme. L’utilisation de la sonorisation permet une accroche directe avec le public et une captation immédiate du discours. L’acteur ne semble jamais à court d’arguments ni de procédés rhétoriques pour happer la foule. Usant des caissons comme d’une tribune, hélant le public de mielleux « Camarades !», David Murgia, qui interprète ce conférencier hors norme a la diction toujours juste et le geste toujours précis pour animer de son charisme le plaidoyer. La mesure qu’il apporte au personnage lui permet d’être toujours en décalage avec l’acidité du texte de Celestini, et creuse un peu plus l’absurdité du discours en même temps que sa force comique redoutable.

Le rythme d’un stand-up

© Hélène Legrand

Il y a presque quelque chose de l’ordre du stand-up dans la manière dont Celestini rythme son spectacle. La sonorisation en serait le premier signe le plus évident, mais au-delà, le metteur en scène organise son discours comme une suite de saynètes, toujours adressées directement au public, et entrecoupées de pièces radiophoniques. « P »lus qu’une ambiance sonore exigée parfois directement par l’acteur à de nouvelles fins rhétoriques, l’accompagnement musical en direct est aussi l’occasion de quelques échanges entre l’acteur et le musicien, qui laissent respirer le dialogue avec le public…avant de le faire repartir de plus belle dans un véritable essai politique et citoyen, où l’on rit beaucoup de la fantaisie que dégage l’absurde. Tendrement irrévérencieux !

Yves Desvigne

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