Don Quichotte, aimé, malmené, fou, mais admirablement raconté !

Du 5 au 28 juillet 2019, le Théâtre Buffon accueille à 13h10, dans le cadre du festival Off d’Avignon, L’Homme qui tua Don Quichotte, de la compagnie Premier Acte, mis en scène par Sarkis Tcheumlekdjian. Surtout basée sur le deuxième tome de Cervantès, cette pièce interroge le statut de personnage de roman comme le fait l’auteur espagnol, mais en reprenant les plus fameuses aventures du premier livre.

« Allons à travers les siècles ! »

Qui a tué Don Quichotte ?

© David Anémian
© David Anémian

Cervantès nous donne facilement la réponse, c’est lui ! En effet, un auteur décide seul du sort de ses personnages. Mais la véritable question n’est pas qui a tué Don Quichotte, mais pourquoi ? Et surtout est-il vraiment mort ? Cervantès a écrit deux parties aux aventures de l’hidalgo espagnol, mais entre les deux, un autre auteur a fait vivre des aventures à Don Quichotte, ce qui explique pourquoi l’auteur original a décidé de conclure son récit par la mort de son héros, ce « Chevalier à la Triste Figure ». Sauf que dans ce second roman, il inclut le fait que les histoires de son héros aient déjà été racontées et qu’elles ont été beaucoup lues. Ainsi, ce héros picaresque prend conscience que quelqu’un tire les ficelles de sa vie et que ce n’est pas un simple mage. Il comprend qu’il s’agit d’un historien, qui plutôt que de raconter fidèlement son histoire, la crée et se joue de lui en lui faisant rencontrer de nombreuses défaites. Don Quichotte de la Manche est un roman qui parodie les romans de chevalerie, faisant de l’hidalgo un personnage ridicule, mais attendrissant qui se fait régulièrement rosser, sans mourir en aventures. Il mourra chez lui, une fois devenu berger et ses aventures terminées. En fin de compte, n’est-ce pas Don Quichotte qui s’est tué en abandonnant ses rêves ? car comme le dit Sancho, son écuyer, « À chaque rêve abandonné, on meurt un peu. »

Dès lors qu’il renonce à ses aventures, il s’éteint et le grand aventurier raté disparaît. Mais disparaît-il vraiment ? Est-ce qu’un personnage meurt une fois que le livre est refermé ? Est-ce qu’il est mort une fois que l’auteur l’a tué ? Toutes ces questions sont soulevées dans le texte de Sarkis Tcheumlekdjian et nous vous invitons à voir ce spectacle brillamment interprété par Déborah Lamy pour réfléchir sur le devenir et le statut d’un personnage de roman ou de théâtre d’ailleurs.

Trois hommes pour une femme !

D.R.
© D.R.

Presque seule en scène, Déborah Lamy irradie dans cette mise en scène très sombre. Accompagnée de son exemplaire de Don Quichotte de la Mancha elle nous narre son histoire, celle de Sancho et du lien qui les unit à leur auteur. Elle passe de narratrice à interprète très simplement, mais efficacement. Quand elle raconte la vie des deux apprentis aventuriers, elle prend une posture normale, remonte son col gauche pour interpréter un Alonso Quechano en tenue d’armes et s’affaisse un peu pour incarner Sancho. Toute la pièce repose sur son talent de conteuse et d’actrice. Ses mimiques et son jeu nous emportent et bien que la mise en scène soit très sobre, elle nous envoûte et nous emporte dans cet univers loufoque. Tout en se moquant des héros dont elle explique les aventures, elle nous fait ressentir un véritablement attachant pour eux, à la manière de Cervantès, c’est en ce sens que sa performance sublime les personnages. Toutefois, sa prestation occulte totalement celle de Gilbert Gandil qui est en retrait sur l’espace scénique et dont la musique est tellement douce qu’elle en est presque imperceptible. Elle crée une ambiance, c’est indéniable, mais nous semble un peu sous-exploitée car trop en retrait, trop discrète, et c’est dommage.

Vous l’aurez compris, le chevaleresque et l’humour ne se retrouvent pas vraiment sur scène, mais sont portés par le talent de conteuse de Déborah Lamy qui magnifie un texte proposant une véritable réflexion littéraire au théâtre !

Jérémy Engler

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