Dracula revisité par la jeune et dynamique compagnie 34-14

La compagnie 34-14 est une jeune compagnie lyonnaise née en janvier 2015 qui a pour mission de « monter, créer, soutenir et présenter des œuvres mêlant danse et théâtre. » C’est donc un spectacle interdisciplinaire qui se joue tout en intimité dans le chaleureux Théâtre de l’Uchronie les 13, 14 et 15 octobre à 20h30. Cette compagnie s’est fait connaître grâce à son spectacle Lilith qui a été créé il y a deux ans.

De Bram Stocker à Eugénie Leclercq : une relecture contemporaine de Dracula

Ce spectacle est une adaptation libre de l’œuvre mythique Dracula écrite par Bram Stocker et parue en 1897 en Angleterre. Il s’agit d’un roman fantastique épistolaire qui raconte l’histoire du comte Dracula, un vampire qui se nourrit de sang. Le spectateur retrouve l’interrogation sur les limites du Dracula d’origine (différence entre hommes et femmes, entre la folie et l’esprit sain, la vie et la mort, la réalité et le cauchemar).

L’auteure, metteuse en scène, chorégraphe, danseuse et comédienne – Eugénie Leclercq – l’a réécrit pour en donner un récit plus proche de ses enjeux, à savoir la place de la femme ainsi que la déchéance du corps et de l’esprit. Elle nous propose un voyage des plus réussis dans un autre univers plein de suspense !

Voici un résumé de la pièce proposé par la compagnie :

« Alors que Mina attend des nouvelles de son fiancé Jonathan parti au château de Dracula, son amie Lucy commence à faire des crises de somnambulisme. […] Jack, médecin, va tenter de la sauver avec l’aide de son ancien professeur, Van Helsing, de Quincey, un texan caractériel, et d’Arthur, le fiancé de Lucy. Mais en vain. De retour de Transylvanie avec son époux en proie à de terribles hallucinations, Mina apprend la mort de Lucy. Tous vont alors se lancer dans une inquiétante chasse au monstre. »

Alors qu’Eugénie Leclercq associe sa création à un questionnement sur la place de la femme, on peut regretter qu’elle ne présente que des figures féminines traditionnelles à savoir, l’épouse soumise, la femme diabolique ou l’hystérique. Ce n’est pas ici que l’on aura une nouvelle image enthousiasmante de la femme. C’est pourtant ce que l’on pouvait espérer en lisant l’entretien d’Eugénie Leclercq orchestré par l’Envolée culturelle en octobre 2016. Certes, ces personnages féminins semblent conscients de leur soumission à l’instar de Mina, figure emblématique de la révolte face au patriarcat. Elle déplore souvent de ne pas être prise en considération en tant que femme du XIXème siècle et elle aura le privilège d’accompagner l’équipe masculine pour chasser Dracula. Pourtant, là encore, elle n’est que la femme bien soumise à son Jonathan. Il n’y a pas de réelles propositions émancipatrices pour ces trois personnages féminins qui gravitent autour des hommes et dont les actions ne sont menées qu’en fonction d’eux. Cette compagnie, dirigée par une femme et dont les trois comédiennes-danseuses dessinent une certaine parité au sein de la troupe, entre en résonnance avec l’Université d’automne du mouvement H-F Auvergne Rhône qui aura lieu ce weekend à Lyon et où il sera justement question des inégalités entre les hommes et les femmes dans le milieu du spectacle vivant.

Entre pas de danse et jeu théâtral : le corps avant tout !

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

La question du corps, de sa déchéance, est centrale dans le travail de la compagnie 34-14 et on le voit bien à travers la maladie qui touche plusieurs personnages (Jonathan, Lucy, Mina et finalement Jack). Le discours médical interroge comment la folie se traduit sur les corps, d’où vient cette folie.

La scénographie épurée et sans décor place les feux des projecteurs sur les corps des comédiens et des danseurs. Seuls les beaux costumes et les quelques accessoires sont utilisés pour transporter instantanément le spectateur dans un milieu bourgeois du XIXème siècle. Les séquences chorégraphiques sont admirablement bien exécutées et trouvent une résonnance dynamique avec la trame dramatique. On peut d’ailleurs regretter qu’il n’y ait pas plus de danse dans ce spectacle qui se veut au carrefour des pratiques artistiques. Cette attention sur le corps des comédiens révèle aussi en négatif leur absence assez redondante. On ne peut que déplorer les si nombreuses entrées et sorties des comédiens qui ne sont pas toujours justifiées et qui laissent trop souvent le spectateur face à un plateau vide qui attend d’être habité. La succession d’épisodes d’une quête au monstre qui dépasse les personnages perturbés apparaît comme en accéléré face aux longs changements d’éléments scéniques qui rompent le rythme. Les traversées de plateau des comédiens font davantage sens à partir du voyage en train vers la Transylvanie puis dans la demeure cauchemardesque du fameux Comte Dracula, c’est-à-dire à la fin de la pièce. Il y a alors un intéressant jeu entre la scène et le hors-champ qui devient de plus en plus intriguant, mystérieux, déroutant à mesure qu’il est caché de la vue du spectateur qui peut fantasmer à sa guise ce bouquet final.

La folie et l’horreur dépeintes avec justesse par le jeu des comédiens !

Dracula immerge le spectateur dans un conte effrayant grâce aux remarquables compositions de lumières et sonores ! Le jeu de ces jeunes comédiens prometteurs est ce qui crée cet univers étrange entre rêve et cauchemar. À travers leur jeu réaliste et un ton mélodramatique dès le début du spectacle, ils accompagnent le spectateur dans une série d’émotions. Leur énergie est très remarquable et ils la gardent durant toute la représentation. On se souvient des contre-points comiques que constituent les répliques excessivement misogynes de Quincey, celles tranchantes et pragmatiques du professeur Van Hesling ou encore celles de Jack, le petit clown mal aimé. On sent que chaque personnage pourrait donner davantage de relief à cette pièce en accentuant peut-être un peu cette touche d’humour déjà présente dans la pièce. Le suspens se perd dans la succession des épisodes qui peut sembler un peu longue. Durant le cœur du spectacle, on a envie de davantage de passages dansés, telles des respirations, mais ils ne ponctuent principalement que le début et la fin du spectacle. L’humour ou la danse auraient pu nuancer la représentation pour permettre de relancer la tension dramatique qui, au bout d’une heure et quarante-cinq minutes, est un peu à bout de souffle.

Camille Dénarié

Une pensée sur “Dracula revisité par la jeune et dynamique compagnie 34-14

  • 17 octobre 2016 à 15 h 12 min
    Permalink

    Bonjour et merci d’être venue voir la pièce. Merci également pour cette critique qui nous permet de voir les points d’amélioration du spectacle, notamment, les transitions entre les scènes que nous avons tâché d’écourter pour faire avancer plus efficacement l’intrigue.

    Je suis néanmoins surprise par plusieurs de vos remarques, à commencer par le retour que vous faîtes sur les personnages féminins de la pièce. Je suis surprise car je ne retrouve absolument pas nos personnages dans ceux que vous caricaturez :

    Mina n’est absolument pas une épouse soumise à son mari. Bien au contraire ! Le couple Jonathan/Mina est profondément égalitaire et ils se soutiennent l’un l’autre tout au long de la pièce. Mina aime son mari et cela n’est en rien un signe de soumission.

    Quant à Lucy, elle n’est pas hystérique, elle tombe malade. Enfin, la femme démoniaque n’en est pas vraiment une pour la simple et bonne raison que l’on ignore si elle existe ou non en dehors de l’esprit de Jonathan. Ce qui explique cette vision cauchemardesque.

    Vous dîtes que ce sont les hommes qui prennent les décisions et mènent les actions. Oui, certes, mais à quel prix ? Le beau consensus masculin que vous dépeignez n’existe pas dans la pièce et les multiples scènes de confrontation entre eux le prouvent.

    34-14 propose un féminisme modéré et préfère étoffer aussi bien ses personnages féminins que masculins. La sensibilité et l’amour ne sont ainsi plus l’unique apanage des femmes, avec les personnages de Jonathan et d’Arthur, deux hommes amoureux et blessés. De la même manière, la colère et l’agressivité ne sont plus uniquement réservées aux hommes avec les nombreux affronts de Lucy et les accès de violence de Mina. Et c’est en ça que nous restons convaincus que Dracula est une pièce féministe où les femmes comme les hommes deviennent des personnages réalistes car pétris de défauts.

    Concernant la danse, je suis à nouveau étonnée lorsque vous dites qu’elle ne ponctue que le début et la fin du spectacle, sachant qu’elle est disséminée tout au long de la pièce.

    Pour finir, concernant l’humour, je suis comblée si les répliques volontairement drôles ont fonctionné. Néanmoins, Dracula n’est pas une pièce comique et nous l’avons travaillée pour qu’elle suscite avant tout l’angoisse, la peur et le doute…

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *