Deux visions de Dreamspell au Festival Sens Interdits

Dreamspell : la leçon qui glace les capacités intellectuelles 

La mise en scène d’un rêve

Les personnages de Dreamspell évoluent dans une atmosphère éminemment onirique, où tout semble bizarrement outré et décalé. Le spectateur entre dans le rêve du protagoniste principal, aisément reconnaissable du fait qu’il est seul à être habillé simplement, et le seul à adopter une attitude réaliste, opposée à l’extravagance de ses camarades. Ce personnage est immergé dans une espèce de salle de classe, et s’entretient successivement avec les autres élèves, avec les doyens et avec le chancelier de l’Université. L’atmosphère sonore est omniprésente tout au long de la pièce et favorise l’onirisme : un chœur de femmes est présent sur scène, en fond ; toutes sont encagoulées et  recouvertes d’une longue robe noire, ne laissant entrevoir que leurs yeux… Le chant est répétitif, sans parole, et a cappella, seulement rythmé par des coups de gongs réguliers. De plus, le comportement des personnages ne peut s’apparenter qu’à l’incohérence du rêve : les trois doyens semblent être des clones indissociables ; ils s’appellent tous « Nils », et portent les même tenues, ils parlent ensemble, et se meuvent de la même manière, frénétique et saccadée… Les discours prononcés sont absurdes, décousus, et les gestes désordonnés : les personnages, sans cesse en mouvement, effectuent une véritable performance acrobatique ; ils grimpent aux chaises ou s’y laissent tomber, ils marchent frénétiquement, ils trottinent, ils courent en tous sens…

Dreamspell3Une leçon absurde et infernale

La pièce s’ouvre sur une question : peut-on ouvrir la porte ? A l’avant-scène, cinq petites portes miniatures attendent la réponse. On demande alors l’avis des plus hautes instances universitaires, évidemment parodiées : les trois doyens, ridiculement identiques dans leurs longues robes noires et leurs toques de fonction, hystériques, se perdent en conjonctures absurdes qui n’ont que l’apparence du discours scientifique mais qui n’aboutissent à rien : « J’approuve, je pense, je récuse, moi moi moi ! ». Jamais la question n’est étudiée réellement et, finalement, la réponse tombe : il ne faut pas ouvrir la porte, parce qu’on serait alors confronté à des vérités sans doute dangereuses… Les universitaires préfèrent, dans une danse hypnotique qui drogue l’élève, faire disparaître tout bonnement les portes… Une porte ? Quelle porte ? Il n’y a pas de porte ! Le chancelier fait preuve de la même autorité tyrannique durant la leçon. Les chiffres dansent devant l’élève qui, oppressé, englué, est incapable de répondre aux questions du maître qui fait de la leçon une véritable torture ; l’élève se retrouve plaqué sur sa chaise, un rayon lumineux cru braqué au milieu du front et dirigé par le maître qui ne cesse de lui répéter qu’il faut enfin « mûrir », « mûrir » !

Le rêve sert la critique des institutions scientifiques

Pourquoi le rêve ? Sans doute parce que la métaphore permet de grossir les trais critiqués par le spectacle. Par ce biais, la pièce ridiculise les instances scientifiques et la façon qu’elles ont de se complaire dans l’apparence de la connaissance… Elle dénonce le pouvoir tyrannique de ces autorités qui préfèrent faire obstacle à la connaissance, qui musellent l’esprit critique de chacun, qui ferment les portes du savoir et de l’investigation personnelle pour que jamais leur pouvoir ne soit remis en question. Le personnage fait face à une mécanique calculée pour limiter ses désirs, sa curiosité et sa créativité personnelle.

Chloé Dubost


Dreamspell, un rêve éveillé et étrange 

Sur scène, cinq chaises et cinq petits bouts de bois trônent sur le plateau de la salle Laurent Therzief, à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT). Le lieu n’est pas choisi au hasard, les comédiens sont eux aussi des élèves, élèves à l’Académie de Musique et de Théâtre de Lituanie. La metteure en scène, Kamilė Gudmonaitė y terminera ses études dans six mois.

Dreamspell1Une mise en scène remarquable

Dès les premières secondes la mise en scène donne le ton. Tout est mesuré, agencé, presque millimétré. Le problème de la pièce, mais aussi sa nécessité est très vite mentionné : « l’ouverture de la porte ». C’est à ce moment précis que nous comprenons ce que sont les cinq choses posées sur le plateau, cinq petites portes en bois. L’ouverture de la porte deviendra un problème existentiel, une question d’une importance insoupçonnable, il en sera de même pour deux fois deux. Le personnage qui est défini comme « le poète » est aussi celui qui a, et ce tout au long des 45 minutes que dure la pièce, l’apparence la plus normale, la plus banale. Les onze autres personnages se divisent entre le chœur, les marionnettes et leur chancelier, entre un travail chorégraphique, musical et choral. On est tout de suite saisi par l’originalité des images, l’ « entrée en matière vive » pour reprendre les mots de Patrick Penot, la précision. Le directeur de Sens Interdits a vu le spectacle à Vilnius, en Lituanie, en septembre 2014 et avait annoncé à la jeune metteure en scène, alors régisseuse du spectacle, que la compagnie serait invitée au Festival, en 2015.

« Cacher les participants pour mettre en valeur le son »

C’est avec cette phrase que Kamilė Gudmonaitė, qui est « venue au théâtre de la musique », explique son choix de costumes pour le chœur : toutes cinq de noir vêtues, du voile en passant par les gants, on ne distingue que leurs bouches, lieu de la parole, peintes d’un blanc vif. L’idée étant de faire entendre le personnage principal du texte de Strinberg, Agnès, sans pour autant la rendre physiquement présente. Les femmes du chœur  chantent et rythment le spectacle, accompagnées des autres personnages. La musique joue en effet une part primordiale dans le spectacle, improvisée ou du moins modifiée chaque soir par les artistes, à la fois populaire, créée par eux ou jouée par le gong, et c’est ici que la représentation musicale prend corps.

Dreamspell4Dreamspell, entre absurde et onirique

À la croisée entre l’absurde, le burlesque et l’onirique, Dreamspell offre une vision décalée, réfléchie et interrogatrice sur la religion et l’enseignement. La religion est mise à mal, notamment lorsqu’il est question du « professeur de la jeunesse » et qu’un lien entre pédophilie et religion se laisse entendre. Le texte du spectacle s’inspire de deux extraits du texte Le Songe d’August Strinberg. La metteure en scène avait rencontré ce texte lors de son examen d’entrée à l’Académie, autour du thème : la femme dans le théâtre, son rôle dans le théâtre. Au-delà de l’église et de l’école c’est toute la dominance institutionnelle qui est montrée sur scène, laissant le spectateur avec une impression hypnotique, étrange et énergique.

Marie-Caroline Guérard

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