Du Dostoïevski en vaudeville psychologique, on rit à l’Espace 44 !

Du 15 au 20 septembre 2015, l’Espace 44 joue La Femme d’un autre et le mari sous le lit, une production de la troupe des Nuits Humides, adaptée de l’œuvre éponyme de Dostoïevski. Ce spectacle a donc été créé par des artistes issus de l’école Arts en Scène donc une troupe jeune mais qui montre avec ce spectacle qu’elle peut faire preuve d’un dynamisme au service du divertissement et dans le cas présent, du rire.

Une fidélité en hommage à Dostoïevski

Simon Perton, le metteur en scène et scénographe a donc proposé une pièce très fidèle à la nouvelle de Dostoïevski. On peut tout d’abord saluer le travail d’adaptation car en effet il s’agit bien d’une nouvelle et non d’une pièce. Les dialogues sont ici très bien organisés et choisis, et ils permettent de cerner la dynamique de la pièce. Le rythme penche vers un comique inévitable puisque les personnages se coupent, ont des quiproquos. On pourrait alors penser que c’est une farce un peu creuse. Mais non, on intègre bien le côté psychologique des personnages de Dostoïevski : les personnages de Ivan Andréevitch, mari jaloux qui cherche à piéger sa femme et Tvogorov, l’amant qui surveille sa maîtresse, elle-même la femme de Andréevitch, sont doublés par leur conscience qui les trahit. Ainsi se dévoile toute la subtilité de la mise en scène de la jeune troupe et du talent de Dostoïevski : voir comment les personnages se confondent, se méfient est un plaisir.
Mais au-delà de ce travail très bien articulé sur la psychologie personnifiée, on voit le réel intérêt du metteur en scène pour l’auteur. On a en effet un narrateur de l’ère moderne, qui fait office de morale et qui parle du rire et de la jalousie, les thèmes donc principaux qu’abordent l’œuvre. Mais il est également présent lorsqu’on décide de nous montrer une scène de balayage plutôt que la scène du théâtre où Andréevitch croit intercepter un billet de sa femme à son amant. Cette scène nous est lue par ce narrateur alors que d’autres balaient les feuilles par terre. C’est alors une façon intéressante de caractériser l’ellipse narrative, tout en nous tenant informé de la suite des événements.

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Une utilisation intelligente de l’espace

Il faut souligner cet usage de l’espace qui est assez remarquable. En effet, nous nous trouvons dans une salle assez petite, les possibilités de décors ne sont pas illimitées, toutefois, le metteur en scène et scénographe a fait preuve d’un pragmatisme artistique singulier. Il faut dans cette histoire montrer les rues de Moscou, l’extérieur de l’immeuble, les escaliers, la chambre de la suspecte. Cette exhaustivité aurait pu inviter à une mise en scène symbolique, peu claire. Or on a décidé ici de respecter les lieux et de les rendre limpides pour le spectateur, le garder toujours bien averti. Et c’est très bien. L’extérieur de l’immeuble laisse entrevoir une fenêtre, et des escaliers grâce à une ouverture. Ainsi, on a un bon jeu sur la profondeur et la transparence puisque l’on a l’impression de suivre totalement les personnages dans leur aventure, depuis l’extérieur jusqu’à la chambre, en passant par les escaliers. Avec une scénographie très étudiée donc on arrive bien à tout montrer, à profiter un maximum de chaque fenêtre qu’offre le décor : l’ouverture qui nous permet de voir les personnages dans les escaliers devient ensuite la représentation du dessous du lit lorsque les deux personnages sont coincés dessous et qu’ils se disputent tandis que le mari de la dame rentre. Et c’est bien là que s’illustre le choix judicieux de cette scénographie : de cette sorte on a vue sur la dame qui essaie de cacher les hommes à son mari et en même temps, vue sur les deux hommes. Et donc on peut voir Ivan Andréevitch se rendre compte qu’il s’est trompé de chambre et que ce n’est pas sa femme au dessus de lui.

Une pièce comique qui révèle des talents

On peut commencer par citer les acteurs qui sont vraiment bons, qui permettent un comique sans aucune retenue. Les dialogues vont très vite et les personnages sont confus. C’est une tâche difficile de les rendre crédibles dans leur ridicule et leur préoccupations. Mais ils sont très bien dirigés et s’investissent dans leur personnage, tout en comprenant que c’est surtout leurs interactions et joutes qui créent le comique, et il faut donc qu’ils soient tous irréprochables. Et c’est assez le cas, la troupe fonctionne très bien. On le voit notamment lors des scènes très rapides où les hommes se cachent sous le lit. Il fait noir, tout va vite et pourtant tout s’orchestre très bien. On le voit aussi grâce au dédoublement des consciences, qui se coupent, se répondent et du coup font fonctionner les personnages en binômes. On peut peut-être mettre l’accent sur le jeu absolument renversant d’Arnaud Gagnoud qui joue le personnage principal, Andréevitch. Il a beaucoup de contrôle et de maîtrise sur son texte, et pourtant il rend son personnage complètement fou, ne sachant plus ce qu’il dit.
Talent aussi du metteur en scène qui est aussi le scénographe et l’acteur qui interprète le mari de la femme qui cache les hommes sous le lit. Il connaît les ressorts de la pièce et les choses intéressantes à y exploiter. Il fait un usage très bon de l’espace et la lumière et nous plonge totalement dans l’intrigue qui n’a plus de secret pour nous.

Cette pièce est un moment de divertissement pur, avec comédie, psychologie, situations totalement rocambolesques. Et tout cela sans en faire trop, et tout en montrant l’essentiel et en le rendant puissant. Cette troupe prometteuse joue jusqu’au 20 septembre alors réservez vite !

Solène Lacroix

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