Non, pas la forteresse ! Une exposition qui interroge notre quotidien

L’exposition Non, pas la forteresse ! de Tahi Moore est présentée à la galerie d’art contemporain La Salle de Bains, du 13 juin au 2 août 2014.
Cet été, deux expositions sont présentées par la galerie lyonnaise d’art contemporain La Salle de bains. Si la première, présentant les travaux de Ben Schumacher est bien visible, puisqu’exposée au Musée d’Art Contemporain au côté de l’exposition Imagine Brazil, la deuxième présentée par Tahi Moore, plus discrète vaut également la peine de grimper dans les pentes de la Croix-Rousse.

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© Alice Gobillot

Une scénographie très simple…

La Salle de Bains est une petite galerie située rue Burdeau, cachée au creux des pentes de la Croix-Rousse. Pourtant, elle a bien des choses à dévoiler, entre ses murs blancs et ses grandes baies vitrées. La nouvelle exposition met à l’honneur Tahi Moore, un artiste néo-zélandais, jouant avec les grandes étendues de sa ville natale, Auckland. Le dispositif est très simple : quatre écrans, à hauteur d’enfant, sont disposés sur quatre murs blancs. Dans les coins, trois paires de jeans, soigneusement étendues. Et c’est tout. L’artiste a su jouer avec l’espace exigu et déployer ses possibilités : les murs placés çà et là réservent des perspectives différentes à chaque endroit, et révèlent ainsi tel écran, tout en en cachant un autre. Les néons ont été délibérément éteints, mais les fenêtres n’ont pas été cachées : les œuvres d’art ne sont pas « muséifiées », elles transparaissent dans le monde réel. Les fils des téléviseurs ne sont pas cachés non plus, ils courent le long des murs, noir sur blanc, et finalement ne dérangent pas. Parce que ce sont des objets que nous avons l’habitude de voir, qui sont ancrés dans notre quotidien, chez nous, chez les autres, chez tout le monde. Si la scénographie intrigue autant par sa simplicité, c’est pour mieux nous plonger dans l’œuvre. Caterina Riva explique dans un communiqué le projet de Tahi Moore : « L’artiste prend comme point de départ un scénario, La Forteresse, que le cinéaste et écrivain français Alain Robbe-Grillet avait écrit pour le réalisateur Michelangelo Antonioni et qui ne fut jamais tourné. Moore s’est particulièrement intéressé à l’aphasie – l’impossibilité physique de parler – qui se situe au cœur du scénario. Les tunnels reviennent ainsi dans un cercle qui semble connecter Auckland avec Lyon, et Robbe-Grillet avec l’exploration de soi qui découle des oeuvres de Moore ».

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©Alice Gobillot

…qui dénonce le quotidien.

L’artiste met ainsi en scène des personnages qui vivent, parlent, évoluent sans qu’aucun son ne sorte des haut-parleurs. Parfois, quelques sous-titres apparaissent, sans qu’on sache pour autant s’ils traduisent les paroles des comédiens ou s’ils sortent de la bouche de Tahi Moore. D’ailleurs, sont-ce des comédiens ? Jouent-ils ? Ne vivent-ils pas simplement devant une caméra posée là, par hasard ? L’artiste joue également le jeu et se met en scène : dans une vidéo, fixant la caméra, il remonte une pente, en reculant, comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton « rewind » d’une télécommande invisible, alors que l’environnement autour de lui continue à fonctionner normalement. Après quelques explications – tout de même – le propos s’éclaire. L’artiste souhaite ainsi refléter cette société conditionnée, envahie par les écrans de toutes sortes, qui réagit jusqu’à l’étouffement. Jouant avec le concept du « bien fait/mal fait » qui gouverne aujourd’hui ce domaine, il juxtapose les plans caméra à l’épaule avec ceux fixes, ceux flous avec ceux nets. Il semble rappeler qu’à défaut d’avoir la qualité, on s’en tient à la quantité. Et ces images virtuelles sont parfois condensées jusqu’au ralenti, jusqu’au bug. Les personnages nous prennent alors à parti, comme s’ils voulaient témoigner de cet état actuel des choses. Pourtant, leur dialogue reste muet et le témoignage fait sourire. Le visiteur se promène dans la salle et chacun y voit l’ordre qu’il désire : si certains semblent construire toute une histoire, épisode après épisode, d’autres préfèrent simplement déambuler. L’ordre n’a pas d’importance – nous précise-t-on. L’important, c’est ce que vous en faites. Quant aux trois paires de jeans Wrangler ProRodeo, c’est seulement un petit clin d’oeil de Tahi Moore, qui se moque de ces objets devenus « objets d’art » parce que touchés par un artiste. Le premier pantalon a été porté deux ans, le second deux mois, tandis que le dernier est encore neuf. Tous ont été conçus pour les compétitions de rodéo et ajustés par l’artiste puisque volontairement achetés trop grands. Encore une boutade lancée à la face du quotidien, semble-t-il, qui ponctue et rythme cette simple, mais efficace exposition.

Alice

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