Électre au TNP : jeu contre mise en scène

Dans le cadre des intégrales Antigone et Électre au TNP, redécouvrez cette pièce, Électre, de Jean-Pierre Siméon mise en scène par Christian Schiaretti, directeur du Théâtre National Populaire (précédemment jouée en janvier de cette année). Si le texte est bien de Jean-Pierre Siméon, poète et romancier contemporain, il s’agit d’une adaptation, une « variation » à partir du texte de Sophocle. Cette création apporte un souffle nouveau à cette tragédie antique, mais il est dommage que la mise en scène ne soit pas au niveau du texte.

Une tragédie captivante

Électre est la fille d’Agamemnon, qui a dû sacrifier sa fille Iphigénie. Clytemnestre, mère d’Électre, n’a pas pardonné son mari et l’a tué. Électre est alors par définition un personnage tiraillé par des tensions contradictoires, nourrie par le parricide et le désir de vengeance. Comment faire alors pour en révéler les aspects ? On apprécie beaucoup le travail de Jean-Pierre Siméon qui a su, tout en gardant la poésie de la tragédie grecque classique, donner le ton de l’urgence ou de la haine. En effet, il y a bien ce rapport de tensions entre les personnages qui s’entendent ou alors ne peuvent pas se supporter. Et entre les présences et les absences insoutenables, Électre est elle-même sous tension. Siméon a gardé la règle des trois unités ; Électre est devant la porte du palais, faisant un pas vers son frère Oreste qu’elle attend, et un pas vers ce qui la retient de force, sa mère, symbole du poids de sa famille. Elle reste alors dans ce même endroit puisqu’elle se renferme pour ne pas voir les assassins de son père toute la journée. La finesse va de pair avec la simplicité : pas besoin de chambouler l’histoire pour y faire passer des émotions. Ici, la tension d’Électre contamine les autres personnages, qui peuvent la prendre pour une folle, comme sa mère, ou bien la soutenir, comme ses servantes et sa sœur. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, la focalisation sur Électre n’amoindrit pas l’action ; elle est justement attendue par Électre qui la rend alors plus forte et plus concluante, car elle prend part à la stratégie qui se trame pour résoudre l’énigme familiale.

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Des acteurs qui proposent une vraie dynamique

La performance des comédiens est très bonne : on se demande au début ce qui justifie que l’actrice de la mère soit plus jeune que celle d’Électre, mais très vite, on est transporté par l’intrigue grâce à ce jeu des extrêmes : la nervosité du jeu trouve son apogée et surprend, alors que l’on savait très bien ce qu’il allait se passer. Mais ici, les acteurs s’approprient leurs personnages d’une telle manière que, lorsque la colère explose, forcément on est surpris, car on n’a pas l’habitude d’entendre des cris et des grands bruits sur scène. Mais c’est finalement ce qui rend les personnages plus proches de nous, la tension s’accumule, on parle de meurtre, on s’accuse l’un l’autre, il est normal de craquer. Et les acteurs nous le font ressentir par une dynamique nerveuse spontanée, presque naturelle. On peut aussi noter leur pouvoir de donner vie aux mots d’une manière moderne, avec des gestes et des tons dont on serait capables d’user. Le jeu d’Élizabeth Macocco est très probant dans ce sens, car, on l’a dit, elle est plus âgée que semble l’être Électre dans la pièce, mais elle parvient à exprimer une rébellion, un sentiment d’injustice d’une manière jeune. Parfois insouciante, parfois incontrôlable, elle mène l’action avec puissance.

Une mise en scène un peu maigre

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Ce qu’on regrette dans cette représentation, c’est que la mise en scène ne soit pas au service de ce jeu dynamique. On se retrouve comme dans une salle de classe, certaines personnes du public sont assises devant des tables. Il y a un petit préambule qui les présente comme les élèves qui écoutent et qui présente les acteurs comme des acteurs. Et c’est tout. Il n’y a pas une fois où cette mise en scène fait sens, sauf lorsqu’Électre envoie tout valser. La mise en scène est bonne lorsqu’il s’agit des gestes, de la direction d’acteurs, car ils sont remarquables. Mais pourquoi une salle de classe ? Soit Christian Schiaretti n’est pas allé au bout de son idée, soit il est allé trop loin : on nous dit qu’il veut faire vivre le texte au-delà des feuilles et des livres. Mais le problème est que ce côté pédagogue, si telle était son intention, réduit le spectateur à un être qui a besoin d’être éduqué au théâtre. Or, justement, cette éducation ne naît-elle pas naturellement des émotions que le metteur en scène se doit de transmettre ? Le début est déroutant puisque les acteurs lisent leurs textes. Puis, ils les jettent. Et, encore une fois, cela ne va pas plus loin. Il n’y a pas la construction d’un univers poétique qui puisse faire comprendre ce choix.

Cette création en duo permet alors de mettre en lumière le texte prometteur de Siméon qui sait bien réinterpréter les émotions des tragédies antiques et les mettre en mots. On apprécie la manière dont Schiaretti a pu les faire vibrer chez ses comédiens, le public l’a sûrement ressenti aussi, sans avoir besoin de leçon.

Solène Lacroix

2 pensées sur “Électre au TNP : jeu contre mise en scène

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