Éloge délirant du chaos dans Histoire intime d’Elephant man

Au Festival Off d’Avignon 2017, Fantazio se joue des genres et des thèmes. On l’a connu musicien, mais dans l’Histoire intime d’Elephant Man il range ses instruments et c’est le performeur philosophe qui présente un solo sur le fil de l’absurde où il est question de baskets qui coupent le rapport au réel, des cinq sens disloqués et d’une route accidentée qui reforme le corps. Si vous n’avez rien compris, partez à la conquête du sens à la Manufacture du 6 au 16 juillet à 18h15 et découvrez une autofiction engagée et délirante !

Toutes ces voix qui débordent de la peau

© D.R.
© D.R.

Derrière une table sur laquelle se trouvent des papiers disséminés et un micro, Fantazio tente de remettre ses idées en place. Il remonte le cours de sa pensée, essaie de la structurer, amorce des débuts de réflexions et se révolte de devoir toujours tout structurer. Ce solo pourrait être le pendant du cri d’Elephant man, celui du film de David Lynch, un cri pour aller au-delà des apparences, un appel à voir l’humanité en dessous de la difformité. Pour Fantazio, c’est ce qu’il y a sous sa carapace lisse qui importe : un Elephant man à l’intérieur, peuplé des voix qui l’ont nourri jusqu’ici. Celles de ses précédents rôles, de musiciens, de ce qu’il a lu. Ces voix trop nombreuses, qui « débordent de la peau » et qui font tache d’huile, s’étendent en une matière informe et mouvante. Fantazio nous dit qu’il veut prendre le réel, l’encastrer et le retourner comme une tarte Tatin… Tout un programme ! Il s’agit bien de cela dans Histoire intime d’Elephant Man : se jouer du sens et du langage, un peu à la manière de Michaux dans son poème « Le grand combat ». Il emparouille les mots, écorcobalisse la réalité, tocarde et marmine avec fièvre. Aux confins de l’absurde, les spectateurs saisissent des bribes à la volée, les endosquent, les font leurs et trouvent leur propre interprétation. Il utilise les réminiscences de ses rôles passés, les voix qui l’encombrent encore aujourd’hui et qu’il doit laisser s’exprimer pour s’en débarrasser. Les projecteurs aussi ont du mal à suivre le cours, ils clignotent un peu n’importe quand, un peu n’importe comment et parfois s’éteignent. Par intermittence, ils participent à l’explosion des codes et à la création d’un chaos au cœur du microcosme qu’est la salle de théâtre.

Quand la semelle des baskets fausse le rapport au réel

© Nicolas Joubard
© Nicolas Joubard

On suit la géographie corporelle et sensible de l’Elephant man-Fantazio. Se pose alors la question du « monstrueux » dans la société. Au sens étymologique du terme, le monstrueux est celui que l’on montre, ce que l’on remarque et qui est différent. Elephant man est monstrueux, car difforme, peu importe alors la nature de son être, l’humanité lui est déniée, car lui ne peut entrer l’une des cases prévues par la société. Fantazio renverse le processus d’analyse. Il montre la société vue par un esprit difforme. Quand il parle au micro du fond de scène, sa silhouette est projetée en une ombre déformée. Symbolique réalité d’un esprit qui fait du chaos son maître mot, sa condition sine qua non pour être libre de penser, en dehors de tout carcan. Clairvoyant, il observe notre société avec des lunettes quasi psychanalytiques. Le véritable problème c’est l’ordre. La recherche d’une apparence toujours lisse, la volonté de créer des cases pour chaque élément de nos vies. Surgit l’histoire d’un homme qui veut boire parce qu’il fait chaud, mais dans la cuisine il n’y a aucun verre, seuls récipients disponibles : des mugs et des verrines. Énorme dilemme que celui de cet homme qui n’a pas le contenant adéquat pour boire le liquide, d’autant qu’il n’est pas l’heure d’utiliser un mug qui est prévu plutôt pour le matin ou en fin d’après-midi. Dans un réquisitoire enragé contre la planification extrême, un appel au temps libre, au temps improvisé ou rien d’autre n’est prévu que de se laisser surprendre, il veut « tordre le corps à l’espace temps » et briser l’ordre qui l’empêche de s’étendre et de devenir lui-même en dehors de l’espace étriqué qui lui est alloué. Il dénonce la folie ordinaire qui, incolore et inodore, nous consume.

Fantazio réalise une performance parfaitement maitrisée qui fait voler les codes en éclats pour notre plus grand plaisir. Les sorties de scène, le phrasé qui fait mouche, l’intelligence de la forme et du propos sont réunis pour nous faire passer un moment incroyable où on rit de nos prisons intérieures, où les champs s’ouvrent vers une analyse différente de ce qui nous façonne et nous lisse. Une véritable pépite engagée et délirante !

Anaïs Mottet

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