Embarquement immédiat avec Joy Sorman

Après Kenzaburô Ôe, laissez-nous vous présenter Joy Sorman qui fait une escale à Lyon pendant les Assises Internationales du Roman, organisé par Le Monde et la Villa Gillet. Elle a participé à un atelier d’écriture avec des collégiens tout au long de l’année dont les textes seront disponibles ce mardi 26 mai à 10h lors d’une rencontre entre l’auteur et ses apprentis rédacteurs aux Subsistances. En plus de ce travail avec les enfants, elle interviendra aussi le même jour à 19h pour une table ronde sur «Littérature et cinéma : les pouvoirs de la fiction » aux Subsistances toujours. Elle sera également à la médiathèque Jacques Prévert de Corbas pour une rencontre plus intime le mercredi 27 mai à 18h pour parler de son dernier roman La peau de l’ours.
Son premier roman Boys, Boys, Boys est publié en 2005. C’est un manifeste pour un féminisme viril. Elle obtient le Prix Flore la même année. Son deuxième livre Suprême NTM, en 2007, est consacré au groupe Rap. Elle collabore à quelques médias audiovisuels comme ça balance pas mal à Paris sur Paris Première, La matinale de Canal + et sur France Inter.

A l’été 2010, elle anime sur France Inter l’émission La jeunesse, tu l’aimes ou la quittes.
Son dernier livre La peau de l’ours, faisait partie de la sélection pour le Prix Goncourt 2014.

Du romanesque

L’auteure pose la trame de fond de son récit et nous embarque au sein d’un conte fantastique dès les onze premières lignes. Un univers de légende romanesque, digne d’un livre comme Yvain ou le chevalier au lion, écrit par Chrétien de Troyes.
Un pacte est conclu entre les ours et un village d’humains. Les ursidés ne devaient pas s’approcher des enfants (plus tard étendu aux jeunes filles) et en contrepartie les hommes ne les chassaient pas. Une seule condition à cet accord : se tenir à bonne distance du village. Un enfant rencontre un ours et le pacte se rompt de facto : l’enfant joue et l’animal veut participer au jeu. Mais l’ursidé est trop gros et d’un coup de patte, plus d’enfant. Une chasse au monstre s’ensuit, on le tue et on exhibe sa peau chaque printemps comme un trophée sur fond de mise en garde Désobéissance étant égale à conséquence, elle-même égale à sanction, elle-même égale à peur, fait que le pacte sera respecté pendant environ un siècle.
On imagine très bien le parallèle entre l’enfant et son ours en peluche. Teddy n’était-il pas, autrefois, le jouet favori des enfants ? L’auteur appuie également, en inversant les rôles à la manière d’un conte fantastique, que l’ours tolère l’homme dans ces montagnes mais que le contraire ne s’applique pas. Cela donne envie de savoir où la plume de l’auteure va nous embarquer.

Du philosophique

© 20 minutes
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Le pacte est à nouveau rompu ! Suzanne, belle jeune fille vierge aux formes appétissantes, resplendissante dans la lueur du soleil emmène ses agneaux dans la montagne et rencontre l’ours. Celui-ci l’enlève, la garde captive et la viole pendant trois ans. Son calvaire prend fin quand les hommes viennent la délivrer. Son retour se gâte, lorsque les villageois découvrent qu’un enfant-ours l’accompagne. Une réunion du conseil du village, sorte de tribunal, s’impose pour savoir quoi faire de la femme et son enfant : pour elle, le couvent et lui, le monstre, une descente dans l’arène des pires cauchemars…L’auteur nous plonge dans l’absurdité d’une victime devenant accusée et d’un enfant relégué au rang de déchet de l’humanité.
Une incroyable épopée commence alors pour l’enfant-ours, ce monstre ni homme ni bête.
Il passe quelques temps dans un couvent, sera vendu à un montreur d’animal puis à un organisateur de combats d’animaux. Refusant de combattre, il sera revendu à un cirque où il découvrira l’univers des gens chaleureux pour qui la frontière entre l’homme et l’animal est une cohabitation emplie de sentiments. Il fera la connaissance du monde de l’anormalité lorsqu’un campement de personnes étranges viendra s’installer à proximité du cirque : un homme-serpent, un enfant-phoque, des siamois soudés par la hanche, l’homme éléphant, etc.
Un monde, comme le cite l’auteur, où « L’amitié est un pays d’accueil ». Après avoir traversé plusieurs contrées, des océans et même le désert, il pensait avoir enfin trouvé la paix et une terre d’asile. Mais un dernier périple l’attend et pas des moindres ! Finir sa vie dans un Zoo.
L’auteur dans cette épopée, aborde à coup de métaphores, une multitude de sujets : « La femme, monde de silence et de relégation », « l’homme imagine-t-il que la détention fasse réfléchir et changer d’avis ? », « pourquoi ne pas fuir ? », « l’homme ne songe qu’à acheter, vendre, nous charger et nous décharger. Mais que fuit-il ? la guerre, la ruine, la peste ? ». L’auteure nous pousse à réfléchir sur la soumission, la captivité, l’exil, l’injustice, la défaite, la rentabilité, la révolte des éléments naturels, ses villes et ports avec ses odeurs d’autrefois, du monde d’antan à jamais perdu. Cette partie relève plus d’un conte philosophique.

Réalité

La fin de la vie de l’adulte-ours est proche. On aurait presque envie de dire, enfin ! surtout pour que son calvaire s’achève. Cette vie au zoo dans un univers d’ursidé reconstitué, aurait pu laisser penser au lecteur que notre personnage allait vivre au son de la douceur et de la quiétude. Mais c’était sans compter sur l’ultime regard de l’auteure sur cet endroit, «l’espace est un point, le temps une ligne, plan sans profondeur, sans dimension… »
Elle nous montre les méfaits du monde du zoo et sincèrement nous ne sommes pas sûrs de retrouver l’envie d’amener nos petits chérubins avec autant de plaisir contempler ces chers animaux. Décidément l’ours aura tout perdu ! Quand on pense qu’autrefois l’ours était le roi des animaux avant que le lion prenne sa place, cela en dit long sur l’exil et son injustice ! Cette dernière partie est moraliste et toujours sur le fil, visiblement à cause d’un vrai travail de recherche sur le sujet, proche du documentaire.

Une très mince démarcation

Bien plus un conte philosophique qu’un roman, l’auteur revisite pour nous l’incroyable limite qui existe entre l’humanité et la bestialité. On perçoit aisément l’introspection de cette si mince frontière car le narrateur est tout simplement l’enfant-ours qui devient adulte-ours. Pour montrer encore un plus la complexité de cet être vivant il n’a pas de nom, ni prénom. Tout est là dans sa tête d’humain et dans sa peau d’ours. Son étrange voyage est effectué dans le respect de l’autre malgré des humiliations et nous, sommes-nous capables d’autant de mansuétudes et de pardons ? L’humain n’est-il pas mi-homme, mi- bête ? Le progrès de notre société ne nous fait-il pas oublier des valeurs essentielles comme l’amitié, l’amour, le partage et le respect de la nature et de tout être vivant ?

Dans un livre pas si épais, l’auteur nous interpelle sur de nombreux questionnements mais encore faut-il accepter de se regarder dans un miroir et de comprendre ce qu’on y voit !

Françoise Engler

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