Les Empreint’heures prêtent leur voix à des robots

Du 16 au 19 février 2017 au théâtre des Marronniers, on présente le premier spectacle de la compagnie des Empreint’heures, C.E.L.I.A (Chanteuse Électronique Légère à Intelligence Artificielle). Ce spectacle coup de cœur est donné dans ce théâtre une année de plus après le succès qu’il avait rencontré l’année dernière. C.E.L.I.A est une androïde chanteuse tout juste sorti de l’usine, mais qui, pourtant, présente déjà de sérieux défauts de fabrication. Renvoyée à l’usine pour une tentative de réparation, elle rencontre Gaston, un vieux robot aigri, peu bavard et plutôt cynique. Leur rencontre est l’occasion d’une création musicale à la fois drôle et profonde, qui questionne les thèmes de la liberté et de la création. L’Envolée Culturelle est allée à leur rencontre.

Écriture et Mise en scène : Thomas Saby

Jeu, Musique et Chant : Stéphane Meygret (Célia), Simon Cholat (Gaston) et Thomas Saby (Technicien)

Compagnie Empreint'heure facebookComment est né le projet ?

Stéphane : Je devais composer quelque chose de court, moins de 3 minutes pour mon examen de chant au conservatoire de Chambéry. J’ai décidé de le faire avec Thomas. Ce qu’on a présenté donne aujourd’hui la première scène du spectacle actuel.

Thomas : Oui, c’est à dire la présentation de Célia. Il s’agit d’un sketch, écrit par Stéphane, formé d’un medley de morceaux.

Pourquoi avoir choisi le thème du robot qui chante ?

Thomas : L’idée d’un robot qui exécute les ordres nous plaisait bien, quelque part cela correspondait à l’examen.

Stéphane : Et puis on avait envie de parodier les chanteuses lyriques (il s’agit de la formation de Stéphane NDLR), du coup on est vite partis vers la variété française. On trouvait ça plus drôle parce que les gens avaient les références. Très vite on a pensé que ça pourrait être encore plus drôle si le robot avait des « bugs  ».

Comment est-ce que ce sketch est devenu le spectacle que l’on peut voir aujourd’hui ?

Stéphane : Après l’examen, on s’est rendu compte que ça marchait bien et on a eu des retours positifs ; les gens avaient envie de savoir ce qui arrivait à cette poupée. Du coup, on s’est lancés dans l’écriture de la suite.

C’est alors qu’arrive Simon ?

Thomas : Oui, enfin pas tout de suite. On s’est d’abord dit que cette poupée, puisqu’elle comportait un défaut de fabrication, devait être amenée dans un atelier de réparation. Ensuite, je voulais que la pièce parle de liberté : je suis un grand fan de science-fiction, et la liberté est un thème récurrent de ce genre. Dans la pièce, il fallait deux robots qui se rencontrent et qui parlent de liberté.

Stéphane : D’une part il y avait ça, mais on voulait aussi parler de la notion de création. Dans la première scène, Célia bug tellement qu’elle ne finit jamais ses chansons : quelque part, cela créé une autre chanson.

Thomas : Ensuite, on a voulu créer un binôme, une sorte d’archétype avec la jeune fille naïve et le vieux misanthrope. De l’échange entre ces deux personnages devait venir quelque chose de nouveau. D’un point de vue plus concret, nous voulions travailler avec un musicien.

Stéphane : Oui, c’était plus intéressant. Il fallait aussi que l’instrument ne soit pas trop encombrant, une guitare c’était parfait. Avec ça, il nous fallait un guitariste comédien. Simon réunissait toutes ces qualités-là, et nous nous connaissions, au moins de vue, du conservatoire de Chambéry.

Thomas : on a réuni tout ce petit monde et on a commencé à plancher sur le spectacle. Il y a eu une première version, puis je suis parti en écriture. Avec le texte que j’avais, on a retravaillé à deux, avec Stéphane. Ça a été un échange permanent. La première version a d’abord été jouée pour l’examen de Stéphane, une autre partie qui devait représenter 20 minutes de récital. On a eu beaucoup de retours qui nous ont permis de retravailler la pièce. Dans la première version par exemple, le technicien apparaissait beaucoup et parlait souvent. Cela laissait peu de place à la musique, les gens s’ennuyaient…

Stéphane : Alors que maintenant, c’est vraiment la musique qui conduit la pièce.

Thomas : Maintenant le technicien n’est plus qu’un élément perturbateur et nous avons recentré l’histoire sur la relation entre Célia et Gaston, les deux automates.

© Jean-Pierre Dupraz
© Jean-Pierre Dupraz

D’où vous sont venues les inspirations musicales ?

Simon : L’idée était de créer un panel.

Stéphane : Oui. Par exemple, dans le premier morceau, il y a du Trenet, mais aussi du Brel, des « patrons de la chanson française  », mais aussi de la chanson traditionnelle comme À la claire fontaine ou La marseillaise, et des choses un peu plus modernes comme Lara Fabian ou Stromae. Cela permettait aussi de travailler le ressort comique de la pièce. On s’est limité à la chanson francophone, mais sinon c’est très varié.

Simon : Il y a quelque chose qui marche bien avec cette histoire de chanson française. Si on s’imagine aujourd’hui un androïde chantant des chansons, on pense à une espèce de truc qui va balancer du David Guetta ou de l’électro. Là ce n’est pas le cas, on t’amène un robot en disant « voilà la dernière innovation  » et les deux premiers trucs qu’elle chante c’est du Charles Trenet et du Boby Lapointe, pas du tout à la mode. Moi c’est quelque chose que j’ai mis du temps à comprendre quand j’ai découvert la création. Finalement, cela donne un climat de vieille science-fiction, on est dans un anachronisme constant et cela donne un équilibre particulier à la pièce.

Thomas : On est plus proche du Jules Vernes que du Star Wars. Je voulais créer une pièce de SF qui sorte de la mode actuelle, de l’ultramoderne, pour revenir à une science-fiction un peu bricolage, un peu vintage. Je pense que cela a d’ailleurs dû être très dur pour Stéphane et Simon parce qu’il fallait aussi que leur gestuelle soit robotique. Mais demandez à un guitariste manouche de ne pas bouger lorsqu’il joue (rire), Simon en a souffert.

Simon : J’en souffre encore !

Stéphane : L’un comme l’autre. C’est aussi très difficile pour moi de chanter de manière statique. La première chose qu’on apprend lorsqu’on chante ou que l’on fait de la musique… c’est de se détendre !

Simon : Et c’était très dur parce que mon personnage est censé représenter le vent de liberté et de création dans cette pièce, le swing. Mais je ne pouvais pas passer cette énergie par le corps.

Thomas : Oui, autant Célia est plus souple dans son corps, mais son traitement de la musique est très raide. Pour Gaston c’est l’inverse. Tous les deux sont empêtrés dans une façon de voir les choses. Cela les rend très attachants.

Simon : J’avais beaucoup de mal… j’ai dû faire pas mal d’exercices, notamment passer la serpillère de façon statique (rire). On a fait des filages, rien que pour travailler ma gestuelle. On a tout passé au peigne fin, tous les gestes, ce qui était possible ou non selon les articulations d’un robot, etc. C’était galère, mais on arrive à quelque chose finalement. Au début, j’étais tellement concentré sur ma posture que je n’arrivais pas à jouer et après c’est devenu un moteur pour moi. La contrainte m’a fait jouer plus, trouver d’autres choses…

Thomas : En fait, on a vraiment voulu travailler le burlesque, passer d’un état à l’autre sans psychologie. C’est dans l’émotion que tout se passe. Les personnages réagissent à l’instinct. On voulait aussi que le public puisse s’attacher aux personnages, en suivant leur évolution. Celle de Célia était plus simple que l’évolution de Gaston. Célia devient plus libre et va vers la création. Finalement, elle pourra même prendre l’initiative.

© Jean-Pierre Dupraz
© Jean-Pierre Dupraz

Comment avez-vous travaillé les passages musicaux, comment sont-ils nés ?

Thomas : Il y a eu beaucoup de création au niveau de la musique. Simon a écrit la chanson de Lila et a adapté aussi la vie en rose… Tous les passages musicaux à part celui du début finalement.

Simon : les passages musicaux, il y en a trois principalement. D’abord il y a la chanson de Lila, qui est une vraie création originale parce qu’il fallait ce thème particulier. Celia rêve de cette chanson, chanson qui en réalité a été écrite par Gaston et Lila, la première chanteuse, il y a très longtemps. C’est grâce à cette chanson que Célia et Gaston vont pouvoir commencer à nouer un lien, qu’il va se passer quelque chose.

Thomas : ça a été quelque chose cette chanson, aussi parce qu’il fallait déterminer de quoi elle allait parler. Ça a été de grandes discussions avec Simon.

Simon : On a besoin d’un axe, c’est que je dis toujours. Pour commencer à écrire, il faut un axe. Au début il n’y avait qu’une valse que j’avais composée en m’inspirant de plusieurs choses, de la valse musette, de Brel, de Piaf, de la vieille chanson française, etc. Et Thomas m’a demandé d’en faire une chanson. J’étais emmerdé parce que c’était pas fait pour. (rire)

Thomas : Sauf que moi je n’y connais rien en musique, alors je demande et après ils me disent si oui ou non c’est faisable.

Simon : J’ai d’abord envisagé de réécrire complètement autre chose, et puis en fait la vraie question était de savoir de quoi ça allait parler. On avait une chanson pour évoquer Lila, son époque, sa relation avec Gaston. Pourquoi ont-ils écrit cette chanson-là ? Thomas me disait « ça parle de liberté, ça parle de création »… mais on n’y arrivait pas, on n’y arrivait pas. Et petit à petit, on a fini par trouver.

Thomas : L’axe de départ c’était la liberté des robots, comment ils pouvaient s’échapper en créant. Mais il fallait que cela reste subtil.

Simon : le principe d’une chanson c’est que tu ne parles pas des choses frontalement, ça n’a aucun intérêt. Il faut trouver un axe, un angle par lequel on peut s’exprimer. Là, l’axe qui m’a sauvé la vie c’était de me dire que je devais parler de liberté sans que le public s’en rende compte. À partir de là, je suis partie sur cette histoire de l’électroménager qui se réveille, comme dans un conte. Après outre ce passage musical là, il y a un medley qui est un bug, le premier gros bug de Célia, et la première conversation musicale entre Célia et Gaston. Et enfin, un autre passage sur lequel on a beaucoup galéré, ça a été le moment comédie musicale. Parce que Thomas voulait un moment comédie musicale.

Stéphane : Qu’il y ait un échange en chantant, dans lequel Célia se rend compte qu’elle peut dépasser sa simple programmation pour créer à son tour.

Simon : Ça a vraiment été compliqué parce que, d’abord, la comédie musicale ça ne me parle pas du tout, et ensuite parce qu’on voulait que ce soit une création originale. On avait écrit des paroles, une musique. Pour moi la comédie musicale en français, ça ne marche pas, j’avais vraiment peur qu’on se viande là-dessus. Et puis on s’est dit, partons d’un bug, du fait que Célia s’énerve. Or, dès qu’elle perd le contrôle, elle se met à chanter. La voyant s’emballer, Gaston essaye de lui parler, mais Célia ne réagit pas. Gaston se met donc à chanter lui aussi, et seulement alors, Célia l’entend. Finalement, le seul moyen qu’ils ont de se parler, c’est en chantant. On est parti de cette chanson de Balavoine, La vie ne m’apprend rien, et après c’est allé très vite.

Thomas : Ce qui marche bien aussi, c’est que Gaston ne fait pas la morale à Célia, c’est elle seule qui se rend compte. C’était pas simple. Dans cette chanson, Célia devient très attachante, parce qu’on comprend aussi qu’elle a peur de changer, de sortir de son programme. On voit son évolution parce que l’envie pointe, mais la peur reste.

Simon : Au niveau musical enfin on a les mécavalses, les musiques faites de bruitages qui rythment les interventions du technicien qu’interprète Thomas. La première mécavalse, c’est une musique oppressante, uniquement faite avec des sons. Et à la fin, il y a une deuxième mécavalse, sur laquelle on ajoute du violoncelle. Cela devient quelque chose de beaucoup plus vivant et musical, et cela correspond au moment ou les robots décident de se rebeller et de s’enfuir lorsqu’arrive le technicien. L’évolution de la musique, de son écriture et de sa composition suit donc l’évolution des personnages.

Thomas : Grâce aux mécavalses, on rend la présence du mécanicien oppressante, inquiétante et désagréable.

© Jean-Pierre Dupraz
© Jean-Pierre Dupraz

Quels sont les retours que vous avez pu avoir sur votre spectacle ?

Thomas : Ce qui est bien, c’est que tous les spectateurs qui sont venus ont trouvé leur compte.

Stéphane : Même les gens qui ne connaissent pas les chansons, quoiqu’ils sont rares. Les enfants par exemple ne les connaissent pas, ça ne les a absolument pas gênés. Ça les fait rire quand même.

Thomas : On a réussi à faire un spectacle équilibré entre le texte et les chansons, entre les passages d’humour et passages plus profonds… rien n’est anecdotique. Ça fait un peu « on se lance des fleurs » (rire), mais ce sont aussi les retours que nous avons eus.

Parmi les plus beaux retours que l’on a eus, ce sont ceux des spectateurs qui nous on dit que le spectacle les renvoyait à leurs propres barrières, celles qu’ils se posent dans la vie. La notion de liberté a été très présente.

Stéphane : Les retours artistiques étaient plus sur la création, et chaque fois les personnes nous disaient avoir réfléchi avec cette pièce. On ne dit pas aux autres ce qu’ils doivent penser, mais on les incite vraiment à se poser des questions.

Simon : On m’a aussi beaucoup dit que cette pièce faisait voyager. Parce qu’il y a beaucoup d’éléments différents, d’abord cette ambiance de science-fiction, mais il y a aussi du burlesque, avec les mécavalses on a de la musique plus « chorégraphié  » avec des lumières un peu étranges. Il y a aussi le passage de fin qui est plutôt cape et d’épée, burlesque presque film muet, il y a un passage cabaret, un passage comédie musicale… Et du coup tous ces petits tableaux s’enchainent en une heure, et on passe par tellement de choses que l’on a vraiment voyagé. Et pour un huis clos c’est cool (rire).

 

Propos recueillis par Margot Delarue

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