En attendant Godot, épopée du non-sens

Écrite en français en 1948 par Samuel Beckett, jouée pour la première fois en 1953 à Paris, En attendant Godot est une des pièces les plus connue du théâtre du XXème siècle. Décriée à sa sortie, louée par la suite, cette pièce a fait beaucoup parler d’elle comme un chef d’œuvre du théâtre de l’absurde et comme une pièce d’avant-garde. Mais c’est aussi une œuvre qui aborde avec scepticisme la condition humaine. Mise en scène par Laurent Fréchuret, elle se joue actuellement au Théâtre de la Croix-Rousse du 18 au 30 janvier 2016.

©Christophe Raynaud de Lage
©Christophe Raynaud de Lage

« Wait and see »

« On ne peut pas le décrire. Ça ne ressemble à rien. Il n’y a rien. Il y a un arbre » déclare Vladimir, un des deux vagabonds, en parlant du lieu où il se trouve. C’est aussi l’impossibilité devant laquelle on se trouve pour décrire cette œuvre sans amoindrir la subtilité qui s’en dégage à chaque instant. Vladimir et Estragon, deux vagabonds, sont les deux protagonistes de cette histoire. Derrière eux, un arbre. L’un a mal aux pieds, l’autre à sa vessie. Où sont-ils ? Nulle part. Quand ? On ne sait pas. Que font-ils ? Ils attendent Godot. Viendront se joindre à eux par la suite un autre duo, Pozzo et Lucky, maitre et esclave, apportant avec eux d’autres questions sur les relations entre les hommes.

Godot est une pièce appartenant à l’absurde. Ce genre théâtral, apparu après 1945 à travers des auteurs tels que Jean Genet ou Eugène Ionesco, est fondé sur une vision pessimiste de notre condition humaine, dans laquelle nous menons une existence dénuée de signification et où l’humanité a perdu la raison. Son écriture repose essentiellement sur des mises en situation dénuées de sens, dans lesquelles le cadre spatio-temporel n’est pas clairement défini, l’intrigue a disparu, et les personnages sont vus comme des pantins sans réelle identité. Dans Godot, ces derniers se servent du langage pour combler le vide, faire « passer le temps », à travers des dialogues souvent incohérents et pauvres en contenu. Ils évoluent dans un monde sans logique, dans lequel ils n’ont aucune prise et dont ils ont une vision partielle. L’action, au sens narratif, a aussi disparu, remplacée par une trame cyclique et répétitive, censée montrer la futilité et la vanité de notre vie quotidienne. Le gérondif « en attendant » indique d’ailleurs un état plus qu’une action. Et pourtant Godot n’est pas une pièce à mourir d’ennui et où il ne se passe rien comme on pourrait le croire. Beckett aborde ici des thèmes variés comme le salut, le temps ou la misère humaine, à travers des personnages touchants et drôles, parfois cruels. Au moyen de répliques récurrentes, « Rien à faire », « Allons-y », et des néologismes « On est dans la merdecluse », il nous montre ici l’absurde qu’il peut y avoir dans la vie humaine. Attendre Godot est l’espoir que cette situation peut changer, mais déjà cet espoir apparaît absurde. Ceux qui partagent cette impression de la vie seront immanquablement touchés par cette pièce.

©Christophe Raynaud de Lage
©Christophe Raynaud de Lage

Une mise en scène contraignante

« Route à la campagne avec arbre » peut-on lire comme indication de décor sur la première page du livre. Difficile, à partir de là, pour les metteurs en scène expansifs d’innover. Pour autant, malgré un décor minimaliste et un faible nombre d’acteurs, En attendant Godot est une pièce pour le moins contraignante à mettre en scène, exercice que Laurent Fréchuret s’acquitte pourtant avec honneur. Beckett, qui s’est borné à écrire la pièce sans jamais la mettre en scène, fournit un nombre impressionnant de didascalies, détaillant presque à chaque instant la posture de l’acteur, les gestes qu’il doit faire et le ton qu’il doit prendre, limitant de fait la marge de manœuvre d’un metteur en scène qui devra se contenter de lire le texte à la lettre. Fréchuret a fait le choix d’une adaptation classique, en respectant le ton à la foi comique et pessimiste de l’œuvre initiale.

Écrite en deux actes, celle-ci repose en grande partie sur les interactions entre Vladimir et Estragon. Le choix des acteurs qui les interpréteront est crucial afin de donner le rythme qu’il faut pour soutenir les deux heures que dure la pièce. Les deux personnages principaux joués par Jean-Claude Bolle-Reddat (Estragon) et David Houri (Vladimir), deux acteurs à la différence d’âge marquée, et soulignant la relation père-fils qu’entretiennent les deux personnages, interprètent leur rôle avec brio, ne laissant aucun dialogue ou situation perdre de sa force. On applaudit aussi la performance de Maxime Dambrin dans le rôle difficile de Lucky ainsi que celle de Vincent Schmitt dans Pozzo. Voir une bonne mise en scène de Godot n’arrive pas souvent, et on apprécie le travail de Laurent Fréchuret sur la pièce d’un auteur qui s’est toujours refusé à en donner une quelconque interprétation. Dans une lettre à Michel Polac datée de 1952, Beckett disait de son œuvre « Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple ».

Aller voir En attendant Godot est une façon de remettre en question le monde qui nous entoure et la signification de notre propre existence. C’est aussi aller voir une pièce qui depuis sa création n’a pas pris une ride, grâce ici à une mise en scène drôle et pleine de qualité, et qui en sortant nous laisse à la fois rêveur et le sourire aux lèvres.

Guillaume Sergent

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