Entretien avec Benjamin Forel : L’Ineffable Théâtre monte un théâtre éphémère pour ses Didascalies

À partir du 21 avril La compagnie de l’Ineffable Théâtre occupera le hangar désindustrialisé du 115 avenue Lacassagne avec des spectacles, des Workshops, des résidences de création et des cartes blanches. Benjamin Forel, metteur en scène, fondateur de la Troupe du Levant aujourd’hui rebaptisée Ineffable Théâtre nous parle de son travail de « Physical Theatre ». Il présentera avec ses interprètes Davy Fournier, Michaël Bonnet et Ingrid Bonini une reprise du spectacle monté en mai 2016 Didascalies ainsi que sa nouvelle création Accolades.

Pouvez-vous nous raconter la genèse de Didascalies et les étapes de travail qui ont jalonné sa création ?

Benjamin Forel : Généralement, quand un metteur en scène s’attaque à un texte de théâtre, il commence par enlever les didascalies et les indications scéniques pour faire lui-même ses propres propositions de mise en scène. Nous avons fait l’inverse. Je suis allé piocher dans le répertoire d’auteurs contemporains quelques 600 didascalies que j’ai soumises aux comédiens pour qu’ils me fassent des propositions. Ils n’ont pas le droit à la parole, seulement à des réponses corporelles. Nous avons donc exploré près de 250 didascalies pour n’en retenir finalement que 60 que nous avons travaillées avec les comédiens, avec leurs souvenirs, leurs sensations, leurs rêves. Dans ce spectacle, c’est le public, et non pas moi, qui fait le travail d’associer les images entre elles. Nous remettons une didascalie à chaque spectateur à son entrée en salle, qu’il sera libre de lire à voix haute voix lorsqu’il le souhaite. Les spectateurs composeront donc ensemble l’ordre dans lequel s’enchainent et se répondent ces soixante tableaux vivants. Le spectacle en est différent chaque soir.

Comment répète-t-on un spectacle différent à chaque représentation ?

B.F. : Nous nous sommes beaucoup entrainés à ce que les interprètes soient le plus disponible possible pour cet acte performatif. D’habitude, lorsqu’un acteur entre en scène il maîtrise le temps, il joue lui-même avec le rythme de la scène, de sa phrase, il sait où sont les points, les virgules, il connaît sa partition, peut gérer son souffle. Dans Didascalies, les interprètes se retrouvent face à l’inconnu du temps. Lorsqu’une didascalie est prononcée dans le public, les comédiens doivent la jouer immédiatement et ne savent absolument pas si elle va durer dix secondes ou une minute, puisqu’elle peut être coupée à n’importe quel moment par un autre spectateur. Ce travail leur demande d’être très réactifs et quelque part, de retomber en enfance : dans cette disponibilité totale.

© Ineffable Théâtre

Didascalies est le premier spectacle crée sous le nouveau nom de la compagnie qui en 2015, perd son nom de Troupe du Levant pour devenir l’Ineffable Théâtre. De quelles ruptures dans le travail ce changement d’identité de la compagnie témoigne-t-il ?

B.F. : Quand j’ai créé la Troupe du Levant j’avais vingt-deux ans. Dix ans ont passé depuis et le travail de la compagnie a nécessairement beaucoup évolué. J’ai commencé avec un théâtre très codifié ; la Fille du Général que j’ai monté en 2009 en est l’exemple même. Je travaillais avec beaucoup de costumes, de maquillages, à partir d’un texte déjà écrit : autant de masques que portaient les comédiens et qui aujourd’hui sont tombés. Si l’engagement corporel a toujours été très présent dans le travail dans la compagnie, les faiblesses des interprètes sont à présent davantage montrées et exploitées. Ces fragilités font la force de notre recherche. La danse a toujours eu une place importante dans mes créations et j’ai pourtant toujours fait le choix de ne pas travailler avec des danseurs. J’aime me dire que le corps d’un comédien, qui a pourtant été formé à parler peut, quand il est justement dans une absence de préjugés, devenir une matière de mouvement, une matière corporelle, danser. Je parle parfois des comédiens comme de légers et tendres enfants. L’enfant, dans son étymologie est celui ne parle pas mais qui est dans le désir de parler. Avec les comédiens de l’Ineffable, nous faisons ce cheminement à rebours.

Le nouveau nom de la compagnie, comme le titre de son premier spectacle semble témoigner en effet témoigner d’un nouveau rapport au langage ou à la parole, quelle place occupent-donc les mots dans votre travail aujourd’hui ?

B.F. : Il est vrai que j’ai commencé par mettre en scène Eternel Automne, une pièce que j’avais écrite, et que je me suis en suite basé sur des textes plus ou moins classiques comme Hedda Gabler ou Edouard II. Même dans ses premières créations, la Troupe du Levant s’est toujours amusée à inverser des scènes, à couper des passages entiers, à faire du collage pour déformer et altérer la réalité. La place de l’écriture dans mon travail a progressivement changé. La manière d’écrire les spectacles n’est plus la même. La dramaturgie n’est plus une dramaturgie conventionnelle avec un début et une fin, ne s’appuie plus sur un texte. En tant que metteur en scène, j’assemble, par un jeu de montage ou de collages, les images qui jaillissent en répétitions à partir de thèmes et de phrases que je propose aux comédiens, de réponses aux questions que je leur pose. Je suis dans un rapport plus direct avec les interprètes. J’attends d’eux des réponses de plus en plus personnelles et intimes. Il en résulte aujourd’hui des créations qui sont plus de l’ordre de l’expérience. Ce n’est plus une écriture par les mots, j’écris des didascalies que je propose aux comédiens et qu’ils transforment en réponses corporelles. Ces mots que les comédiens entendent, le public n’y a la plupart du temps pas accès. Ce que voit le spectateur, c’est bien plus souvent une dramaturgie que je compose à la manière d’un chorégraphe, à partir des propositions corporelles des acteurs. J’ai de plus en plus la sensation que les mots peuvent mentir, qu’ils restent, qu’ils sont trompeurs alors que le corps, lui ne ment pas. Un corps vieillit, s’épuise, est pris par émotion, il a quelque chose de beaucoup plus honnête. L’Ineffable Théâtre a donc cherché à se dégager des mots pour trouver des réponses ailleurs. J’ai peut-être aussi eu le sentiment que les mots gravaient une vérité que je ne voulais pas imposer au public. Nous faisons tout pour que les propositions que nous faisons aux spectateurs aillent les chercher dans leur chair, dans leur corps, dans leurs interrogations intimes. Nous les provoquons en les mettant face à des images très radicales, aux corps nus des interprètes qui peuvent être aussi tendres que violents.

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De quelle manière ce rapport au spectateur s’inscrit-il plus largement dans le travail de la compagnie ?

B.F. : Dans le cas de Didascalies, nous proposons au spectateur de jouer avec les ficelles de l’écriture théâtrale. L’Ineffable Théâtre, plus que la Troupe du Levant, s’amuse beaucoup à questionner la place du spectateur dans l’espace comme dans la construction du spectacle et son influence sur la représentation. La plupart du temps au théâtre, on demande au spectateur de s’asseoir, de se taire, de regarder et d’applaudir au bon moment. Dans notre proposition, nous avons retiré la parole aux acteurs, c’est au public de s’en emparer. C’est très compliqué, car ce n’est pas très rassurant de proposer aux gens de venir faire des expériences, même si nous insistons sur le terme d’« expérience jouée ». Pour ce type de travail expérimental, il n’est pas toujours simple de trouver le chemin de la production idéale, des lieux dans lequel le spectacle doit tourner, ni même d’arriver à se faire connaître. Nous avons fait le choix d’autoproduire nos spectacles et de les jouer dans des lieux non dévolus au théâtre. Il en découle un lien très particulier avec le public puisque les recettes de billetterie représentent 80% des finances et sont les seules ressources permettant de verser des salaires aux différents membres de la troupe. L’autoproduction est un choix très risqué mais qui nous permet une certaine liberté. Nous n’avons aucun compte à rendre à aucun directeur, tout a lieu entre la troupe et le public qui est le seul à pouvoir nous juger.

Le spectacle aura lieu dans un hangar désindustrialisé, qu’implique l’occupation de ce type de lieu ?

B.F. : Ce hangar nous a été gracieusement mis à disposition par le bailleur social, la SACVL. Pour pouvoir proposer des spectacles dans ce lieu et le faire vivre, il nous a fallu monter un certain nombre de partenariats, chercher des mécènes. L’entreprise Adocia voisine de la friche nous offre par exemple l’électricité. Le Centre Leclerc va prendre une charge une partie des matières qui constituent la scénographie. Accueillir du public dans un lieu non dévolu au théâtre, chose à laquelle tient énormément la compagnie qui ne se produit jamais dans des lieux culturels, nécessite le respect d’un certain nombre de normes de sécurité. Il faut répondre aux exigences des commissions qui viennent vérifier qu’il y a les extincteurs, des blocs secours… Il nous faut ensuite aménager ce lieu vide et surtout le faire vivre culturellement pendant deux mois avec des résidences de créations, des Workshops, des cartes blanches. Nous mettons également en place toute une démarche de transmission avec des étudiants du CIEF de l’Université Lyon 2 pour expliquer notre démarche et l’importance, pour l’art, d’occuper la ville et l’espace public. L’art a sa place partout, et pas simplement derrière les murs d’une institution. Un tel travail nécessite un engagement total au service du rendez-vous qu’on donne au spectateur et pour faire vivre ce lieu qui, désaffecté, disparaîtra peut-être après notre passage…

Propos recueillis par Malvina Migné

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