Entretien avec Charles Wattara : Une saison entre Afrique et Europe

Charles Wattara, comédien ouagalais né en 1964 au Burkina Faso est actuellement en France avec le collectif Béneeré. Après Une saison au Congo du 2 au 10 décembre 2016, il revient sur nos scènes avec La tragédie du Roi Christophe mis en scène par Christian Schiaretti également au TNP du 19 janvier au 12 février 2017.
Charles Wattara a fait partie de la première promotion de l’école de théâtre de l’union nationale des ensembles dramatiques de Ouagadougou (UNEDO), l’une des premières écoles de formation pour l’acteur proposée dans le pays. Il joue en France depuis 2008, notamment dans des mises en scène de Emmanuel Genvrin, Jean Louis Heckel, Isabelle Labrousse, Jean Claude Demers, de Robert Wilson, Philippe Vincent, Thierry Roisin….
L’envolée Culturelle a choisi de le rencontrer au sujet de son travail sur ces deux pièces d’Aimé Césaire au TNP mais également pour découvrir les activités du collectif Béneeré.

Vous avez joué Une Saison au Congo à Ouagadougou pendant le festival des Récréâtrales[1]en novembre. Avez-vous pu jouer le spectacle comme le reste des Récréâtrales dans des cours chez l’habitant ?
Charles Wattara : Une saison au Congo ne pouvait pas tenir dans une cour de maison qui fait 300 ou 400 m². Nous avons donc joué dans la cour de l’école de musique, qui est très vaste et qui fait peut-être au moins 1000 m².

Le public était-il différent du public du TNP ? Comment la pièce a-t-elle été reçue au Burkina Faso ?
CW : Même à Ouagadougou, beaucoup d’Européens sont venus voir le spectacle. Pendant l’année, ils sont également souvent aussi nombreux que les africains dans nos salles de spectacle, excepté au CITO[2] qui programme sur de longues dates.
Jouer Une Saison au Congo (spectacle qui parle beaucoup du combat social et politique africain), en Afrique était très intéressant. Quand on le joue au TNP, l’idéal serait que tous les Africains qui vivent à Lyon viennent voir le spectacle. Il n’y en a en réalité que très peu qui se déplace, en plus de ceux que nous invitons. Même l’association Burkinabè de Lyon que nous avons contactée n’est venue qu’en petite délégation. Au TNP c’était plus les Européens qui venaient découvrir cette histoire de Lumumba qu’ils ne connaissaient pas vraiment.
Au Burkina Faso, la pièce parlait vraiment aux Africains et aux burkinabè en particulier car l’histoire Lumumba/Mokutu(Mobutu) s’est répétée au Burkina avec Sankara/Compaoré. Chez nous tout comme ici, il y a un certain nombre de personnes qui ont encore des idées reçues. Les gens savent qu’il y a eu la colonisation mais ne savent pas toujours ce que ça veut dire concrètement. Au Burkina l’alphabétisation ne concerne que quelques-uns, et des histoires comme celles de la colonisation, une grande partie de la population les connaît mal. Beaucoup découvrait jusqu’où a pu aller ce phénomène de colonisation et sont même allés voir le film Lumumba de Raoul Peck pour en savoir plus.
Il y a le projet de créer une version plus légère du spectacle au Burkina Faso avec le collectif, toujours mis en scène par Christian Schiaretti. Cela permettra de montrer le spectacle à un maximum de personnes et de répondre aux demandes des différentes associations en dehors du Burkina qui ont vu le spectacle aux Récréâtrales et qui aimeraient qu’il soit joué dans leur pays. Ce ne sera jamais réalisable avec l’équipe internationale que nous avons aujourd’hui. L’idée serait d’accompagner la représentation de discussions avec le public.

Affiche récréâtrales

Comment les différents artistes auteurs, acteurs metteurs en scènes qui composent le collectif Béneeré travaillent-ils ensemble ?
CW : La réflexion pour la création du collectif a été proposée par Paul Zoungrana et Tindano Mahamadou à un groupe d’artistes-comédiens dont moi, à des scénographes et à des techniciens. Après plusieurs séances de discussions, nous avons produit et adopté les textes régissant le collectif. Après cela nous avons entrepris les démarches administratives qui nous ont permis d’avoir le récépissé du collectif : le collectif venait d’être créé. Il a réuni un certain nombre de comédiens, metteurs en scène, scénographes. Chez nous il n’y a pas de subventions pour la culture. Le ministère ne donne rien au théâtre. Toutes les créations se font grâce à l’effort que les uns et les autres peuvent faire et selon leurs relations personnelles. Paul Zoungrana disait qu’en unissant nos forces, en formant un collectif, nous pourrions certainement faire plus de créations et les faire mieux tourner. Nous sommes sept[3] mais nous pouvons, selon les besoins, faire appel à des metteurs en scène, des comédiens, des scénographes que nous connaissons physiquement ou de par leur compétence connue.
Pour nous, toute démarche de création concerne toute l’équipe. Le metteur en scène n’est pas le seul maître du processus de création. Les différents métiers de l’équipe sont pour nous au même rang d’importance. Pour les travaux que nous avons commencé avec le collectif, nous exigeons des éclairagistes, des scénographes qu’ils soient présents dès le premier jour de la rencontre pour la lecture du texte, qu’ils prennent des notes sur ce qu’ils comprennent et qu’ils partagent avec nous ce que ça leur inspire.

Dans le manifeste de votre collectif, vous dites que vous travaillez véritablement en direction des publics et que vous tentiez de mettre en place un système d’économie sociale et solidaire. Pouvez-vous nous parler un peu des recherches et des projets que vous avez monté dans ces domaines ?
CW : En ce moment, le collectif travaille à mettre en place une bibliothèque théâtrale et culturelle et notre partenaire à ce jour pour ce projet est le TNP qui nous fournit beaucoup de livres pour cette bibliothèque. Nous avons fait une liste d’ouvrages que nous pensons utiles chez nous et que l’équipe du TNP nous procure petit à petit. Cette bibliothèque sera ouverte à tous les gens de théâtre et notamment aux étudiants. Pour le moment nous n’avons pas de lieu c’est pourquoi nous faisons tourner les livres parmi nos connaissances de confiance en tenant à jour un cahier.
Ensuite, nous essayons de trouver le financement pour nos différentes activités en cotisant. Lorsque nous sommes sur un projet comme celui du TNP par exemple, chacun de ceux qui participent donne un certain pourcentage de son cachet pour le fonctionnement du collectif. C’est important et c’est ce qui permet de continuer à travailler, à faire ces lectures dans les établissements scolaires. Nous pouvons également soutenir en faisant un apport particulier pour les créations. Par exemple, chez nous, quand il fait chaud et que les températures montent jusqu’à 45°, il faut beaucoup d’eau pour les répétitions. Il m’est arrivé parfois de donner un peu d’argent personnel pour contribuer à avoir de l’eau. Certains également, pour soutenir, travaillent sans se faire rémunérer. D’autres peuvent mettre leur voiture ou appareils à contribution ou fournir certains matériaux de scénographie ou de technique. C’est ce genre de choses que nous développons dans notre économie solidaire. Nous essayons malgré tout, même si nous ne sommes pas encore très indépendants financièrement, de donner des ateliers dans les établissements à des gens qui s’intéressent au théâtre.

© Michel Cavalca
Une saison au Congo © Michel Cavalca

Nous sommes activement à la recherche d’un lieu où asseoir la formation que nous souhaitons dispenser et où pourrait, dans le même temps, s’établir notre bibliothèque. Il s’agirait d’un lieu de formation de plusieurs niveaux : pour des débutants, pour des gens à mi-parcours et même pour des gens qui se sont formés sur le tas mais qui n’ont aucune référence sur les grands classiques et/ou les différents courants ou encore théories théâtrales. Nous sommes en train de proposer et d’expérimenter au sein d’une structure théâtrale de chez nous, outre les ateliers courants du jeu d’acteur, des ateliers spécifiques pour parler de personnalités de référence comme Stanislavski, Brecht… Moi par exemple j’ai parlé de Stanislavski, d’Antonin Artaud, d’Odile Sankara[4], de Brecht. Nous avons aussi demandé à un professeur de chez nous de parler de Grotowski. Ildevert Méda a fait une intervention sur Peter Brook. Ces ateliers ont concerné ceux qui sont dans le métier, qui ont déjà joué dans plusieurs spectacles mais qui n’ont pas eu la chance d’avoir fait une école de théâtre ou d’avoir suivi des formations ayant abordé ces sujets.

Mais le collectif prend également en charge tout un travail auprès de personnes qui ne se destinent pas nécessairement au théâtre. De quelle façon ?
CW : Chacun de nous travaille avec de petites compagnies dans les quartiers. Moi sur le parvis d’une église, dans mon quartier, je travaille, avec des jeunes, à traduire des classiques comme Antigone ou Médée en Mooré[5]. Juste avant que je vienne en France, nous avons commencé Le songe d’une nuit d’été. En ce moment, les jeunes doivent apprendre le texte que nous avons traduit. Quand je serai de retour nous ferons la mise en scène. À Ouagadougou les gens parlent de plus en plus français mais c’est un français de rue. Si on joue Shakespeare en français beaucoup ne comprendront pas la moitié des mots utilisés. Si on essaye de traduire dans nos langues ces textes qui sont de très belles histoires et peuvent être très instructives, les gens comprendront toutes ces choses-là de façon plus vraie. Ça peut avoir son impact.

Ce travail sur l’espace public, dans les quartiers et les villages impose assurément des contraintes ? Quelles sont-elles ?
CW : Oui, c’est pourquoi le collectif organise également des ateliers de scénographie et de technique, nous essayons de trouver des systèmes qui s’adaptent aux contraintes de notre pays. Nos coûts d’électricité sont très élevés et de toute façon, la plupart des villages n’a pas l’électricité. Dans ces villages nous jouons parfois en journée, souvent en après-midi, sous des arbres, ce qui règle le souci de l’éclairage. Nous jouons plus également en saison sèche pour que les gens ne soient pas trop occupés par les travaux champêtres. Certains techniciens lumière ont réussi à mettre en place des petites choses, par exemple, ils arrivent à mettre des LEDs dans des phares de voitures. Avec les réflecteurs ça projette la lumière. D’autres choses de ce genre sont développées et permettent d’éclairer les spectacles même avec des groupes électrogènes qui ne sont pas très puissants.
Nous avons également réfléchi à un concept qui n’a pas encore réellement abouti mais que nous essayons de développer au fur et à mesure : le Théâtre Valise. Cela consiste pour nous à pouvoir mettre tout le matériel nécessaire de représentation dans des valises et de les transporter sur nos mobylettes, notre moyen de locomotion le plus courant. Cela permettrait de faciliter les déplacements, d’aller dans des villages, de nous installer et de jouer ! Enfin, nous essayons de réfléchir pour trouver un « théâtre pauvre ».[6] Comment, malgré le peu de moyens financiers dont nous disposons, pouvons-nous continuer à proposer des spectacles de qualité ?

Propos recueillis par Malvina Migné

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[1] Festival de Théâtre international dirigé par Aristide Tarnagda et Etienne Minoungou qui a lieu dans des cours de maison dans le quartier de Boutsemtenga à Ouagadougou

[2] Carrefour International du Théâtre de Ouagadougou

[3] Aristide Tarnagda, Paul Zoungrana, Rémi Yameogo, Mahamadou Tindano, Emmanuel Routoubam Mbaide, Safourata Kaboré, Yaya Mbile Bitang

[4] Sœur de Thomas Sankara qui parraine le collectif

[5] Une des langues les plus parlées au Burkina Faso et notamment à Ouagadougou.

[6] Selon l’expression de Grotowski

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