Épopée onirique sur le littoral

Dans le cadre du Festival Off d’Avignon, La Compagnie Esbaudie présente du 7 au 30 juillet à 14h50 à l’Espace Saint-Martial Littoral de Wajdi Mouawad. La metteuse en scène, Stéphanie Dussine, s’empare de ce texte avec brio et s’entoure de comédiens de talent pour en faire un véritable bijou théâtral.

Du burlesque au surréalisme il n’y a qu’un pas

© Cie Esbaudie
© Cie Esbaudie

Wilfrid apprend par téléphone lors de sa nuit de sexe la plus folle la mort de son père. Sa famille refusant de l’enterrer auprès de sa mère, il décide de lui offrir une sépulture sur sa terre natale. Il part donc, le cadavre sur le dos, dans un pays qui sort tout juste de la guerre. Il rencontre sur le chemin d’autres orphelins avec lesquels il poursuit sa quête d’un lieu où il pourra enterrer son père. Dans une langue singulière et puissante, Wajdi Mouawad joue des décalages et crée à même les mots une émotions profonde. Stéphanie Dussine prend le parti de scinder la pièce en deux. Le quatrième mur tombe régulièrement lorsque les scènes sont distanciées par les effets de la technique à vue et l’intrusion d’une équipe de tournage de cinéma s’occupant de la direction des acteurs. Le décalage créé entre le sujet tragique des scènes et la situation génère légèreté et humour. Stéphanie Dussine joue complètement la carte de l’accentuation et du burlesque dans le traitement de cette première partie. Sur le plateau, les huit comédiens incarnent l’ensemble des vingt-sept personnages de Littoral. Les costumes rendent la narration plus claire, participent à créer un univers imaginaire et à marquer le côté surréaliste de la pièce. Surréalisme foisonnant qui plus est : chevalier en tenue d’époque tout droit sorti de l’esprit de Wilfrid, un cadavre qui se réveille pour mieux expliquer son parcours de vie chaotique… Autant d’éléments qui ne paraissent pas le moins du monde incongrus dans un tel contexte burlesque. Le glissement du burlesque vers une esthétique plus onirique se fait par l’intermédiaire de la figure du père, jamais cadavre ne nous a semblé si vivant et réjouissant ! Ange gardien et projection d’un père peu connu, il accompagne le processus de deuil et incarne la mémoire. L’utilisation de la vidéo est tout à fait pertinente pour la transition vers cette seconde partie plus onirique et symbolique. Elle illustre les lieux du voyage, les chemins quasi dissimulés dans une nature omniprésente, l’effet sur scène est saisissant de poésie. La vidéo enrichit et contrebalance la simplicité du décor fait de longues bandes de tissu plastifiées suspendues. Le décor seul convoque l’imaginaire du spectateur. L’articulation entre vidéo et théâtre crée une belle harmonie notamment lors de la scène finale, alors que le père de Wilfrid prononce son dernier monologue face public et que la lumière décline pendant qu’en fond de scène la vidéo projette l’image du littoral qui s’éloigne semblant nous abîmer dans l’océan. Symbiose parfaite de ces deux effets qui créent une émotion intense et laissent planer la beauté des mots et de l’image.

© Cie Esbaudie
© Cie Esbaudie

Ce que l’on fait de la mémoire

Lors de ce voyage surréaliste, Wilfrid rencontre les enfants de la guerre. Il traverse un pays rongé par la violence, non identifiable, universel en quelque sorte. Les autres personnes qu’il rencontre sont emplies de rage, de défiance, de folie, d’amertume, de mort et de vie à la fois. Il y a cette jeune femme qui transporte tous ses annuaires qui répertorient les noms des gens pour ne pas qu’ils tombent dans l’oubli. La mémoire est l’un des thèmes principaux de Littoral. Comment devenir soi-même, dans quel terreau s’enracine-t-on… Le passé, seul lieu refuge, lieu des blessures aussi, dans ce voyage ils subliment ce passé qu’ils trainent avec ses fêlures pour en faire un point de réconciliation. La mémoire et le chemin jusqu’au littoral comme un pèlerinage avec ses rites purificatoires qui permettent de passer les étapes. Elle est ce qui réunit. Littoral est une quête identitaire, de l’ordre de celles qui font grandir. Le choc initial laisse place à l’impulsivité. La rencontre avec l’autre permet de sublimer la douleur.

© Cie Esbaudie
© Cie Esbaudie

Amé : A quoi ça sert des bottins qui datent de vingt-cinq ans ?

Joséphine : Et un nom à quoi ça sert ? Les noms ! Tous les noms ! La plupart sont partis ou morts et personne ne sait plus où ils sont !

La puissance du texte alliée à la performance des comédiens dans une esthétique remarquable font de Littoral une petite perle du Festival Off 2017, à ne surtout pas manquer !

Anaïs Mottet

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