Et si on dansait ? d’Erik Orsenna, l’histoire de la valse envoûtante des mots, un véritable coup de coeur pour Mel Teapot

Erik Orsenna clame dans ses ouvrages son amour des mots et de la langue française. Après bien des écrits sur ce sujet, et notamment l’un de ses plus célèbres livres La Grammaire est une chanson douce, qui nous réconcilie avec la syntaxe et les règles parfois pesantes de la langue de Molière, l’académicien nous dévoile sa passion pour la ponctuation dans Et si dansait ? paru en 2009. Quoi de plus beau que d’enchaîner harmonieusement les belles périodes ? Dire que cela ne tient presque qu’à la magie des points et des virgules…

Quand écriture rime avec nourriture

Savoir enchaîner les belles phrases pour l’amour de l’art c’est bien, mais si ça ne nourrit pas son homme, c’est inutile. Si l’auteur cherche à nous transmettre sa passion des signes, à nous chanter la comptine des virgules, des points et des chevrons, il ne nous assomme pas d’une envolée lyrique vantant la beauté de la langue française. L’écrivain n’oublie pas la réalité. Il montre que de nos jours, on écrit certes par passion mais surtout pour se sustenter. En effet, la jeune narratrice, double de l’auteur, bien que passionnée de langue et de littérature française n’en est pas pour autant une intello réservée et proscrite dans sa chambre. La demoiselle, devenue très rusée dans la nécessité, est « une dealeuse » de devoirs de français. Profitant de ses qualités littéraires, elle vend à ses camarades un peu moins doués, des dissertations, des commentaires composés, des rédactions sur tous les sujets ou textes possibles. Jeanne vend ses écrits non pas pour faire du profit ou pour gagner de l’argent de poche mais pour pouvoir subvenir à ses besoins et à ceux de son frère musicien. La musique comme la littérature ne sont hélas pas très lucratives. Dès les premières pages, Jeanne, espiègle et culottée, interpelle son lecteur, vend ses capacités, cherche à faire du lecteur son client. Jolie mise en abîme du métier d’écrivain, puisque pour vendre du papier aujourd’hui, il faut plus que jamais appâter le lecteur, capter son attention pour que celui-ci lise jusqu’au bout et qui sait, achète le livre suivant. La jeune femme ne gagnant pas assez d’argent avec les lycéens fauchés, décide de voir comment elle pourrait être utile aux adultes. Elle s’intéresse alors aux hommes de pouvoir, traque les politiques peu à l’aise avec le verbe, et écrit les discours à leur place. Bref, Jeanne est ce que l’on appelle un nègre, prix à payer, pour réaliser ensuite son rêve, être romancière.

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« Les êtres humains ont dû apprendre en même temps à parler et à chanter »

Erik Orsenna, à travers son roman, revient sur son apprentissage en tant qu’auteur et cherche également à nous montrer que bien écrire ne va pas de soi. C’est d’ailleurs avec un humour décapant, que Jeanne déclare qu’elle fait du social lorsqu’elle fait les devoirs de français à la place de ses pairs. Elle a parfaitement conscience que bien écrire, être à l’aise avec la maniement des mots n’est pas simple pour tout le monde.

« Jeanne est une femme d’affaire très humaine, habitée par un seul souci : rendre service aux jeunes qui ne savent pas écrire. Pour écrire, il faut, comme Jeanne, vivre dans la connaissance des mots et l’amitié des phrases. Et ce n’est pas donné à tout le monde. »

Ecrivain est un métier, l’écriture s’apprend, se travaille. Les phrases doivent former une petite musique venant nous chatouiller les oreilles. Le style ne s’acquiert donc pas d’un coup de baguette magique. Le travail de nègre exercé par Jeanne lui permet de s’exercer régulièrement, de synthétiser ses idées, de clarifier sa pensée, bref d’améliorer son style. C’est à ce moment précis qu’elle se rend compte de l’importance déterminante de la ponctuation. Savoir mettre des pauses dans son texte c’est devenir un bon écrivain, un bon orateur. Or, le texte est comme une partition musicale, les mots doivent danser les uns les autres et s’accorder. De plus, le discours doit être rythmé, condition sine qua non pour convaincre son public. Le roman n’a de cesse de comparer à très juste titre la musique et l’écriture. Enfin, la ponctuation est liée aux sentiments, elle traduit une émotion. Une suite de points d’exclamations signifie la colère ou la joie du locuteur, les points de suspension, son indécision ou différentes hypothèses ou une interruption. Pour Jeanne, la ponctuation résume son histoire d’amour avec Amitav, la possibilité de le retrouver un jour. Elle préfère mettre des points de suspension à son idylle qu’un point final.

« Qu’est-ce que des points suspensifs ? « Signes qui indiquent une interruption de l’histoire. » (…) Il suffit à un point d’en ajouter deux autres pour que le final devienne suspensif. Et que l’espoir renaisse. »

La ponctuation ne rythme donc pas seulement des phrases mais la vie. Erik Orsenna montre ainsi que la ponctuation n’est pas rébarbative ni inutile. Elle n’est pas quelque chose d’encombrant que l’on met pour faire plaisir à son professeur de français dans une rédaction. C’est parce qu’elle possède un véritable sens, et qu’elle est une compagne d’existence que l’auteur la célèbre dans son livre et lui rend toute ses lettres de noblesse.

De scripta ou le petit manuel ludique du bien écrire

CouvertureErik Orsenna réalise une véritable fable sur la manière de bien écrire. A travers son éloge de la ponctuation, il distille ça et là quelques préceptes et connaissances à son lecteur. Par exemple, on voit paraître les deux règles d’or de la l’écriture, être clair, précis, et ne pas hésiter raccourcir ses phrases, les longues périodes étant parfois incompréhensibles. On trouve également des définitions humoristiques des signes de ponctuation, afin de bien se remémorer leur rôle. La virgule est associée pour Jeanne au laps temps qui sépare chacune des fiancées de son frère.

« L’intervalle de « peu, très peu de durée », qui a séparé Gwenaëlle de Rachida, Vanessa de Lora, le « peu, très peu de durée » entre deux fiancées de mon frère. »

Enfin, l’étymologie de certains termes nous est donnée comme celle du terme « vaste ». Des connaissances parsemées çà et là pour apprendre tout en gardant le sourire.

Pour faire l’éloge de la ponctuation, point de longs discours, point de dissertation, Erik Orsenna nous transmet sa passion de la ponctuation et parvient à nous faire sentir son importance grâce à une histoire pleine de tendresse et d’humour.

Mel Teapot

Une pensée sur “Et si on dansait ? d’Erik Orsenna, l’histoire de la valse envoûtante des mots, un véritable coup de coeur pour Mel Teapot

  • 28 octobre 2014 à 8 h 18 min
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    En tout cas, l’écriture ne semble pas être une difficulté ici ! et merci de nous en faire profiter gratuitement ! 🙂

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