Faim de vie avec les Assoiffés

Compagnie lyonnaise, Le Bruit de la Rouille se produit en Avignon du 7 au 30 juillet 2016 à l’occasion du festival Off d’Avignon avec le troisième spectacle du projet Territoire qui envisage de créer un laboratoire théâtral autour des textes de Wajdi Mouawad. Le théâtre L’Alizé accueille la pièce Assoiffés qui s’inspire du texte du québécois et de la mise en scène de Benoît Vermeulen.

La vie en boîte

hqdefault (1)Sur scène, se trouve seulement une grosse boîte rouillée de laquelle émergent ou s’enfoncent les différents personnages. Cette boîte représente leurs espoirs et leurs désillusions. Centrale, elle devient métaphoriquement le lieu de la vie et de la création. Boon écrit une histoire qu’il ne termine pas car humilié par l’incompréhension de son premier public mais ce récit prend vie et forme dans la boîte. Le personnage fictif Norvège est là. Elle refuse de parler et de sortir mais elle est là. La boîte devient le bouclier contre les moqueries mais aussi le lieu d’enfouissement des secrets ou des rêves déçus. S’il délaisse l’écriture, il ne se rend pas compte à quel point son texte aura marqué une personne, Sylvain Murdoch. Interprété par le québécois Alexandre Streicher, qui restitue parfaitement les expressions québécoises et le rythme de cette langue, ce personnage qui ne peut plus s’arrêter de parler, car rempli de questions, se retrouve bouleversé par ce texte. Il utilise la parole pour interroger le monde et sa vacuité, il essaie de comprendre ce qu’est le beau et le sens de la vie afin d’enfin pouvoir être heureux. Le langage devient pour lui un moyen d’exprimer les incohérences du monde et ses incompréhensions, mais surtout cela devient une gêne pour les autres qui sont agacés par cet homme qui dérange leur quotidien tranquille. Ces questions ne trouvent jamais de réponses mais atteignent nos oreilles de spectateurs et nous font nous interroger sur le sens à donner à la vie. Lui trouvera un sens à la sienne en Norvège, ce personnage fictif qui a tout compris au monde et à sa beauté. Sa découverte est une véritable révélation et il ouvre la boîte de Pandore dans laquelle elle est enfermée et provoque un dérèglement et une stupeur dans la vie de Boon, cet écrivain raté qui rencontre son personnage…

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Pour Sylvain Murdoch, il faut briser les barrières de la réalité et de la fiction, les rêves doivent nourrir la vie et devenir moteurs de notre quête de bonheur et non être relégués au fond d’une boîte et oubliés car trop originaux. Il aura été au bout de sa quête et de son rêve et aura trouvé le bonheur dans les bras de Norvège, ce personnage de roman.
Cette jeune fille, interprétée par Mélaine Catuogno, devient le déclencheur de tous les possibles. C’est elle qui a permis à Sylvain d’atteindre le bonheur et c’est elle qui va sauver Boon de sa vie misérable… Joué par Vivien Fedele, il incarne l’homme rangé qui a délaissé ses rêves après un gros revers afin de mener une vie « normale » mais sans bonheur. En comprenant que son œuvre avait pu bouleverser la vie de Sylvain Murdoch, il commence à comprendre le pouvoir de l’art. C’est alors qu’il se retrouve nez à nez avec Norvège qui vient de briser la porte en toile de la boîte avec une grande violence. Elle veut se libérer de ses chaînes et vivre sa vie de personnage sans être enfermée derrière une porte. Mais pour ça, elle a besoin que Boon termine son histoire et qu’il rêve de nouveau. En s’affranchissant sous ses yeux de l’entrave que représente la boîte, elle lui offre la possibilité d’enfin vivre la vie qu’il désire…

Drôle et cinglant

thumb_DSC_0473-a4_1024-Si plusieurs expressions québécoises prêtent à sourire, le jeu des comédiens est le vrai porteur d’un comique qui grince… Le personnage de Sylvain Murdoch par ses répétitions et son envie d’envoyer valser le système est très drôle. Mais cet humour est à contrebalancer avec les vérités qu’il déclame et qui, elles, sont cinglantes. La langue de Wajdi Mouawad, brute et crue, nous est servie dans son plus bel apparat.

Les masques que portent les comédiens pour incarner les parents de Norvège sont assez drôles également et leurs discours inefficaces devant la porte de Norvège peuvent aussi faire sourire tout comme la maladresse et le côté peu sûr de lui de Boon. Mais qu’on ne s’y trompe pas, si on rit à ces situations, ce qu’elles représentent n’est pas comique du tout et soulèvent le problème de la confiance en soi et de l’autorité parentale.
Cette pièce nous fait sourire tout en racontant une histoire horrible, reflet de notre société castratrice de rêves et d’excentricité.

Jérémy Engler

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© crédits photos : Amélie Fouillet et Roland Plenecassagne

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