Femmes abysses à l’Espace 44 : et si le genre s’efface ?

Après la mise en scène du Frigo de Copi au Carré 30 en 2015, la jeune compagnie Nysos Théâtre, investit l’Espace 44 de Lyon avec la création originale, Femmes Abysses, un projet ambitieux qui entend mettre en scène et questionner de grandes figures féminines afin d’offrir un nouvel œil sur la condition de la femme. Théo Solini signe le texte, Léo Betti se charge de la mise en scène. Pour interpréter avec force ces femmes, Géraldine Mercier et Gvantsa Lobjanidze, deux actrices aussi différentes que complémentaires, se partagent le plateau. La compagnie joue du 9 au 14 octobre 2018 à l’Espace 44.

Portraits de femmes plurielles

© D.R.

Femmes abysses ce sont des portraits de femmes. Elles sont connues : personnages emblématiques littéraires, la marquise de Merteuil ou Juliette Capulet, figures mythiques ou historique, Médée, mère dévoratrice, ou encore la puissante Lucrèce Borgia.
En miroir il y a ces femmes qui n’ont pas marqué l’Histoire mais dont les récits donnent pourtant du sens. Si les mots tant entendus et attendus de Médée pourraient ne plus surprendre le spectateur, ceux d’une femme de notre siècle – corps absent et tête vissée sur le mur tel un animal empaillé – rappellent toute l’atrocité du geste d’une mère qui tue ses enfants. La vérité « démythifiée » devient d’autant plus concrète et violente.
La pièce aime à confronter les tableaux, souvent en diptyques. Les existences se croisent, s’affrontent, ou se répondent. Pourtant, bien que des liens peuvent être dressés entre différents personnages, ce qui demeure bien plus fort encore c’est la diversité de ces femmes. Elles portent toutes une révolte en elles, mais n’y répondent pas de façon univoque. L’espace scénique est ainsi habité de toutes parts par les différents monologues, au centre et à chacune des extrémités du plateau, mais aussi en hauteur, sur le mur. Les monologues se succèdent où chaque femme exprime son indignation, avec ferveur, résignation ou désenchantement.
Toutes restent pourtant abyssales, c’est-à-dire obscures, souterraines, et presque impénétrables.

Plus forte que l’existence, la vie

Alors que la pièce s’ouvre sur un monologue de Merteuil, femme révoltée contre tout et tous, une femme de chambre lui succède. Dans une perspective plus intime et directement adressée à son public, ce personnage narre son quotidien de femme résignée, asservie par ses maîtres. Alors que la première est femme de lumière, cervelle des hommes qui agit dans l’ombre, la seconde est poussière. Elle n’existe que par son asservissement, son rôle de bonne, mais aussi son rôle de mère. Elle n’est pas femme, elle n’est tout simplement pas.
La tentative d’un portrait se dresse mais la lumière au plateau ne se fait pas claire. Elle est morcelée par une brume qui fragmente les corps et les visages des femmes. Par sa fragilité, la lumière témoigne de la difficulté de vivre.

© D.R.

« J’existe, et pourtant je n’ai jamais vécu ».

Femmes abysses n’est certainement pas un combat pour l’égalité des femmes, c’est un cri pour l’existence : être une femme, mais avant tout être. L’acte de l’infanticide résonne dans la voix de la femme aux multiples meurtres, au corps dépossédé par la monstruosité d’un acte paternel, corps incapable de garder la vie, corps matérialisé qui se réduit à sa fonction procréatrice. Son témoignage est puissant, et pourtant le spectateur se sent progressivement attrapé dans un vide mortifère. Que faire, face à la force de ce récit ?
La question « comment devenir femme ? » n’a pas lieu d’être sur ce plateau. Elles sont déjà toutes trop femmes. Elles sont enfermées dans l’affirmation du statut de femme et souvent de mère, jusqu’à la négation même de leur être. Lucrèce affirme avec force : « Qu’ils viennent me dire que j’ai été femme ! J’ai été ! ». Finalement, comment vivre, sans n’être d’abord qu’une femme ?

La compagnie Nysos propose ici un champ de paroles où la lumière n’est jamais totalement faite, où l’abysse reste total. Des personnages mystérieux émergent même, comme celui de Geli Raubal, nièce d’Adolf Hitler, au sombre destin.
Femmes abysses n’est donc pas un acte d’intelligibilité du réel ou d’un être. C’est une interrogation perpétuelle sur la passion qui dévore les femmes, qui, avant d’être femmes, essayent modestement de vivre.
L’imagination des spectateurs en ressort grandit, ses questions foisonnent. Une potentialité donc très large pour ce spectacle, à voir absolument du 9 au 14 octobre à l’Espace 44.

Marie Robillard

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