Fierté et préjugés

Matthew Warchus est un réalisateur très peu connu. Son Simpatico, en 1999, n’a pas fait une vague. Pourtant, cette année, il vient de sortir un véritable diamant cinématographique : Pride, avec un casting très prestigieux comportant Bill Nighy (Davy Jones dans Pirates des Caraïbes, Billy Mack dans Love Actually), Imelda Staunton (Dolores Ombrage dans Harry Potter, Vera Drake dans le film éponyme), Dominic West (Théron dans 300, Sab Than dans John Carter), et d’autres acteurs moins connus mais qui devraient devenir célèbres dans les années à venir. Pride, c’est l’histoire, aussi vraie qu’improbable, de la rencontre entre des mineurs grévistes du Pays de Galles et un groupe d’activistes gay et lesbien de Londres.

Paillettes et charbon, l’union fait la force !

La plupart des films « basés sur des faits réels » sont chiants, il faut l’avouer. Pride est une heureuse exception à la règle. Plongée directe en 1984. Margaret Thatcher est au pouvoir, et les mineurs entament la plus grande grève que le Royaume-Uni ait jamais connue. Les mineurs, injuriés, calomniés, ridiculisés par la presse, attirent l’œil du jeune Mark Ashton, un activiste gay bien dans ses pompes. En effet, les mineurs connaissent les mêmes humiliations que les homos – d’où l’idée géniale : s’unir face à un ennemi commun.
C’est ainsi que naît le mouvement Gay and Lesbian Support the Miners. Cette association inédite connaît un succès assez fulgurant, malgré les réticences de certains mineurs. L’intégration difficile des deux mondes, autour du mot-clé de « solidarité » est un des grands thèmes du film. Réjouissantes, ces deux heures montrent tous les clivages : mineurs-gays, hommes-femmes, gallois-londoniens. Le monde est clivé mais grâce à quelques âmes fortes (Dai, Hefina et Cliff du côté mineur ; Mark, Steph et Jonathan du côté gay), on peut voir une poignée de main qui réconcilie les soi-disant contraires.
La grande force de Pride est de lutter contre les clivages. On n’a pas bien l’habitude des comédies sociales britanniques. Pride est un bon moyen de se frotter au genre : l’humour ne manque jamais, mais les larmes ne sont jamais loin. C’est un film fort sans être plombant, drôle sans être gras. Pride est fédérateur. Contrairement aux idées-reçues, il ne faut ni être gay, ni être britannique pour voir ce film. Ce film s’adresse à tous, aux grands comme aux petits, aux riches comme aux pauvres, aux gays comme aux hétéros. C’est un des slogans du film : la lutte ne doit pas être entre les hommes mais contre les oppresseurs.
Film de tolérance, certes, mais aussi bouffée d’air frais. Pride n’est jamais démago, ni misérabiliste, ni dogmatique, ni dialectique. À l’image des héros multiples, chacun peut tirer une leçon de cette expérience humaine. Humaniste, peut-être, entre comédie et drame, tableau social et introspection psychologique, Pride est un hybride qui accueille tous les genres pour constituer une magnifique illustration de la fraternité humaine. Le titre lui-même, « Fierté », relève la saveur fédératrice du mot. Il est question de cette fierté pendant tout le film : non tant la marche des fiertés que la dignité humaine. Les mineurs veulent pouvoir travailler la tête haute, de même les activistes veulent vivre leur vie la tête haute, sans avoir à se cacher, sans risquer de se faire tabasser dans les rues, comme Gethin, personnage très attachant joué par Andrew Scott (Moriarty dans Sherlock, Paul McCartney dans Lennon Naked).

PRIDE

Tea time* et full drags**, plus on est de fous, plus on rit.

C’est une autre grande force de Pride : ce film est réaliste. S’inspirer de faits réels ne fait pas tout : il fallait aussi une vision humaine de ces événements. Il n’y a pas de concession poétique. Les situations dures sont évoquées (les sandwiches au beurre… et au beurre faute d’argent ; le passage de Gethin à l’hôpital ; un certain Tim condamné par le Sida…), mais on ne tombe jamais dans le pathos grâce à l’humour inhérent de ce film.
La visite des quelques femmes du petit village mineur à Londres, dans le milieu gay, est une scène d’anthologie. Voir Imelda Staunton, bourrée, manier un godemiché rouge qu’elle vient de trouver sous le lit de son hôte est hilarant. Jonathan devenant professeur de danse pour des mineurs qui ont envie de « pécho » est désopilant. Entre ces rires, l’incompréhension des parents de Joe face à son homosexualité est attristante. Le rejet dégoûté de ce soutien inespéré par quelques grévistes conservateurs est déplorable. En fin de tout cela, une poignée de main fraternelle est encourageante. Une accolade entre une vieille mémé galloise et « ses petites lesbiennes » est prometteuse.
Pride n’est pas un film moralisateur. C’est un très beau film : les décors d’époque sont pourléchés ; l’ambiance est très bien restituée ; la lumière et la couleur ont été traitées avec un souci de composition digne de certains tableaux. La réalisation est intelligente, elle ne cherche pas l’originalité à tout prix : les couleurs fortes et aguicheuses sont réservées aux moments de fête ou aux passages plus intimistes ; le gris, le brun, le terne est utilisé pour les moments de gravité, les rencontres violentes, les passages de chocs inhumains.
Les musiques méritent une mention spéciale. La bande-son est très adaptée au film, mais il faut porter l’accent sur deux intégrations particulièrement frappantes. D’une part, les moments de fête, en boîte, où le disco et l’électro naissant mêlent les corps dans une déflagration sonore. D’autre part, les moments de rassemblement, en intérieur, où une voix et un chœur puissant mêlent les cœurs dans une explosion d’honneur.
« Solidarity », « Bread and Roses » sont interprétés avec une telle solennité, une solennité joyeuse, qu’on en a les larmes aux yeux, même si le cinéma ne nous émeut habituellement pas.

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Les personnages sont si attachants qu’on ne peut que se sympathiser avec eux. Pride nous rend inquiet, heureux, angoissé, révolté, apaisé, concerné par les personnages et leurs revendications. Même si vous êtes habituellement un cœur de pierre dans les salles obscures, vous ne pourrez pas rester de marbre devant tant de sentiments.
Pride ne verse dignement pas dans le sentimentalisme ou la psychologie. Les personnages, bien que romancés puisqu’il s’agit d’un film et non d’un documentaire, gardent leur profondeur et leur humanité. Le film s’intéresse par petites touches à tous les à-côtés qui évoquent des vies réelles. Ces portraits de défunts, ces regards significatifs, ces badges ou ces livres que l’on porte : un univers total est reconstitué pour que chaque personnage ait une consistance propre. On ne peut pas les étiqueter, parce qu’ils sont humains, ils sont changeants, ils sont hors normes.
Une petite mention spéciale pour le personnage de Siân, interprété par Jessica Gunning, terriblement fort et attachant. Cette discrète femme de mineur qui s’implique totalement dans le combat, et reprend ensuite des études pour devenir la première femme à représenter Swansea en tant que « MP » (membre du Parlement), et aussi très impliquée depuis l’arrivée des LGSM (les Lesbiennes et les Gays Soutiennent les Mineurs) dans la lutte pour le droit des femmes, cette femme est un exemple du pouvoir héroïsant de la solidarité.

En ces temps de divisions et d’oppositions sociales, après des manifestations, contre-manifestations et anti-manifestations qui n’ont aucun sens, pendant que plane une sorte de pessimisme radicalisant comme un spectre de MacBeth, Pride est un film jouissif. Oui, la solidarité est possible. Oui, des êtres que tout semble opposer sont capables de s’unir pour être plus forts. Oui, on peut envisager de se serrer les coudes et les mains. Oui, même dans les luttes les plus dures, on peut se découvrir des amis inattendus. Oui, l’humanité existe toujours. Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, la scène finale, d’une force indescriptible, suffira à vous prouver l’inverse.

 

Willem Hardouin

 


*traduction : heure du thé

**traduction : travestis totalement

3 pensées sur “Fierté et préjugés

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