La Fille d’Arthur, deux voix pour relater le parcours chaotique de Gloria, immigrée portugaise

Annie Rodriguez à la suite de sa rencontre avec Gloria Abreu, bénévole comme elle aux « Restaurants du cœur », décide de raconter la vie de cette immigrée portugaise. L’auteure dans La Fille d’Arthur publié en 2016 donne une voix à ceux qui n’en ont pas – Gloria est analphabète – et souhaite ainsi témoigner des souffrances endurées par Gloria mais surtout de son courage à affronter les épreuves. Ce projet hors du commun donne naissance à un récit tout aussi poignant que pudique.

© DR / Annie Rodriguez
© DR / Annie Rodriguez

Libérer autrui de ses malheurs en lui prêtant sa voix

À partir des témoignages de Gloria, des anecdotes qu’elle lui confie, Annie Rodriguez retrace le parcours de cette immigrée portugaise. Le texte alterne entre retranscription de bribes de conversations entre les deux femmes et récit chronologique de la vie de Gloria. Ce ton de la confidence est agréable pour le lecteur car on a l’impression d’être l’ami intime des deux femmes. Maria Da Gloria confie très sobrement et humblement sa vie difficile et miséreuse. Elle explique sans pathos qu’elle faisait partie de la famille la plus pauvre de son village. Gloria a vécu pendant son enfance à Pico, un petit village portugais. Son papa était tailleur de pierre, dynamiteur et sa maman faisait des ménages. Très vite, dès l’âge de neuf ans, Gloria a dû travailler comme bonne chez des gens plus aisés. Mais ceci n’est pas un malheur pour elle. Au contraire, grâce à son travail, elle a pu apprendre à tenir une maison et avoir des moments de loisirs, notamment de profiter de la plage. Ses patrons sont des personnes bienveillantes, seul rayon de soleil au milieu de la misère. En effet, en plus d’être une petite fille qui travaille dur, Gloria doit subir des parents alcooliques, et un frère et un père violents. Son père frappe régulièrement sa mère et son frère la surveille de très près afin de protéger sa « vertu ». Et les malheurs ne s’arrêtent pas là. Alors que Gloria pense avoir laissé son passé derrière elle, celui-ci la rattrape brusquement. Antoine – immigré portugais qu’elle a épousé pour faire plaisir à sa famille et parce qu’on lui a dit que c’était bien pour elle – une fois rentré en France se révèle être un homme violent  et alcoolique qui ne cesse d’humilier sa femme en ramenant chez lui ses maîtresses. Un jour, il s’en prend même à leur fille, Alice. Gloria décide alors de fuir et finit après moult péripéties et horreurs commises par sa belle famille par être recueillie dans un centre d’hébergement pour femme et enfant en difficulté. Après une grande période de dépression, elle rencontre Pablo. Et enfin le bonheur pointe le bout de son nez. Pablo prend soin d’elle, la protège et ensemble, ils ont une fille : Virginie. Peu à peu, Gloria se reconstruit.
Au fur et à mesure du récit, Gloria semble se libérer de ses vieux démons et finit par avoir le courage de connaître ses véritables origines. En effet, depuis longtemps elle se doute qu’Arthur n’est pas son père biologique. C’est à la fin du récit qu’elle décide de se rendre au Portugal pour aller chercher l’extrait de naissance de son père qu’il lui manque pour obtenir la nationalité française. Ses confidences ont donc permis à Maria Da Gloria d’accepter son passé douloureux et de le laisser définitivement derrière elle. Devenir française c’est renaître et regarder fièrement vers l’avenir.

« J’ai cinquante ans. J’ai passé plus de temps en France qu’au Portugal. Je suis française. C’est ici que j’ai ma maison, mon compagnon, mes filles, mes amies, mes voisins. Le Portugal, c’est terminé. »

Si le récit d’Annie Rodriguez est aussi touchant c’est parce qu’elle est parvenue à nous raconter la vie de Gloria sans pathétique et sans voyeurisme. Sa voix se superpose à celle de Gloria sans en prendre le dessus. Elle se fait ici le porte parole de ceux que l’on entend jamais et offre la possibilité à sa Gloria de se réconcilier avec son passé.

L’hommage de Gloria à ses parents ou l’affirmation de soi

« Il n’y avait que la peur, la peur et la violence. Mais c’est drôle, je sentais quand même de l’amour. Nous n’avions pas les mots, ni les gestes, mais il nous restait les regards. »

Bien que le récit de l’enfance et de la jeunesse de Gloria soit relativement sombre, l’amour qu’elle porte à ses parents est omniprésent. Gloria ne semble pas leur en vouloir. Malgré les violences faites à sa mère, Gloria aime profondément Arthur son papa et l’admire. Elle est reconnaissante envers ce dernier et exprime avec émotion que son papa alors qu’elle était gravement malade l’a emmenée à l’hôpital en taxi. Or, c’est une preuve d’amour immense pour la petite fille car cela coûte très cher à ses parents. De plus, Gloria très vite prend conscience que ses parents sont des victimes de l’alcool. Ils ne sont donc pas de mauvaises personnes mais juste des gens pauvres qui trouvent un peu de réconfort dans la boisson. La haine de Gloria se porte alors sur le fléau que représente l’alcool et non sur ses parents. Elle essaye d’ailleurs désespérément de protéger sa maman.

« Non, je n’étais pas en colère contre eux mais j’avais la haine, la haine de l’alcool. Parfois je bousculais ma mère. Je lui criais : arrête de boire ! Mais j’étais impuissante. Je la détestais d’amour ! »

Si Gloria ne parvient pas à empêcher sa maman de boire, elle pare toutefois les coups du père en se couchant sur sa mère. Ces scènes sont à la fois violentes et profondément touchantes. On reste coi devant tant de courage et de lucidité de la part d’une fillette.
Le titre du livre rend d’ailleurs hommage au père puisque Gloria se présente avant tout comme la fille d’Arthur. Le titre est aussi une revendication de son identité. Gloria, même si elle apprend qu’elle est la fille d’un autre, n’a qu’un seul père, celui qui l’a élevée et aimée : Arthur. Après avoir longtemps été soumise aux autres, après avoir été privée de ses papiers par ses premiers beaux parents, elle peut enfin choisir qui elle est et devenir entièrement libre.
Ce récit est donc celui d’une quête identitaire et d’une libération totale. Gloria après de douloureuses années trouve enfin le bonheur et parvient à se réconcilier avec son passé et à faire la paix avec elle-même. D’autre part, à travers ce texte, l’auteure en montrant le courage et la détermination de Gloria rend hommage à tous les immigrés et à leurs combats.

Mel Teapot

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