Le fils de l’Ursari, une épopée gitane

Xavier-Laurent Petit devient instituteur après avoir étudié la philosophie. Il publie son premier roman jeunesse Le Crimes des Marots en 1994. Au fil de ses romans, l’auteur s’intéresse de plus en plus aux exclus de notre société. Il avait évoqué en 2005 dans Maestro le travail des enfants pauvres boliviens ou encore la difficulté à s’intégrer lorsqu’on est un étranger dans L’attrape-rêves en 2009. Dans Le fils de l’Ursari, l’écrivain choisit le milieu tsigane et le thème délicat de l’émigration en s’inspirant de l’histoire vraie d’une ougandaise qui a sorti sa famille de la misère grâce aux échecs et en la mêlant à celle d’une famille Rom qu’il a rencontré. Se pose alors la question suivante : comment survivre dans un pays qui vous rejette ?

D’aventures en aventures

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© D.R.

Ciprian, jeune tsigane raconte son voyage et celui de sa famille, depuis Tămăsciu en Europe de l’Est à Paris. Ils passent d’une vie itinérante de montreurs d’ours à celle de mendiants professionnels. Tout commence lorsque Ciprian et sa famille, considérés comme des parias, sont chassés de leur propre pays et emmenés par des gens peu scrupuleux à Paris. Dès les premières pages tout est dit : « les gens ne nous aiment pas beaucoup, nous autres, les Ursaris, les montreurs d’ours. »
Arrivée à Paris, la petite famille comprend qu’elle a eu affaire à des escrocs et doit alors rembourser son voyage et sa dette avec de nombreux intérêts. Le petit garçon et les siens sont chargés de voler ou de mendier. Ce parcours très sombre est émaillé de tendresse et de moments humoristiques. En effet, toutes les scènes sont narrées du point de vue naïf de l’enfant. Sa description des métiers effectués par sa famille pour survivre nous fait sourire. Son père, Lazar, est devenu « ferrailleur professionnel » c’est-à-dire voleur de métaux sur les chemins de fer, sa mère exerce le métier de « gardienne de distributeurs de billets de banque » ou plutôt de mendiante aguerrie. Il en est de même pour Vera et Dimetriu, la sœur et le frère de Ciprian. Le jeune garçon pose également un regard ingénu sur le monde qui l’entoure, ce qui se traduit dans son langage. Ainsi les euros sont transformés en « zorros », le jardin du Luxembourg en « jardin du Lusquenbour », le RER en « aireuhaire ». Les personnes qu’ils rencontrent sont quant à elles affublées de surnoms en fonction de leurs caractéristiques physiques. Ciprian rencontre successivement madame Baleine, José Fil-de-fer, madame Beaux-Yeux et monsieur Énorme… Ces erreurs de prononciation et les surnoms sont un rayon de soleil au milieu de la vie miséreuse et dangereuse menée par Ciprian.
C’est en se faufilant dans les méandres du métro parisien, c’est en détroussant les vieux parce qu’ils « sont plus riches et courent moins vite », que le jeune tsigane fait la rencontre avec un jeu qui bouleversera sa vie : les échecs enfin « lèzéchek ».

Paris, terre d’accueil ?

premieere-de-couv-ursariDerrière l’humour et la tendresse, on sent poindre une critique assez acerbe de la société et plus particulièrement de la manière dont sont accueillis les gitans. Il s’agit de dénoncer les conditions de vie insalubres des migrants ainsi que l’omniprésence de la violence. L’écrivain donne une image tout à fait réaliste de la façon dont vivent les sans-papiers. L’auteur commence par décrire le taudis dans lequel la famille de Ciprian vit. Puis, il évoque l’exploitation des gitans qui sont obligés de travailler pour le compte d’hommes puissants qui n’hésitent pas à menacer les familles et à faire notamment disparaître les jeunes femmes. Vera, la sœur de Ciprian, est victime de représailles. Comme son petit frère ne travaille plus et ne rapporte plus d’argent, Karoly, l’homme chargé de récolter les sous, se venge sur la jeune femme, la frappe et tente de la violer. Heureusement, elle parvient à s’échapper à temps. Ciprian fait lui aussi les frais de la violence de Karoly, il est frappé très fortement à l’oreille. Enfin, le lecteur assiste aux affrontements entre les émigrés et les forces de l’ordre. Une violente altercation vaudra d’ailleurs à Dimetriu d’être arrêté par les policiers et sans doute d’être renvoyé dans son pays. Nous n’en saurons pas plus. À travers le parcours de Ciprian, le jeune lecteur est donc amené à réfléchir et à remettre en question la misère qu’il a tous les jours sous les yeux et son propre comportement.

« Ouvrez une école et vous fermerez une prison », Victor Hugo

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Heureusement dans cette société violente subsistent des âmes charitables. Lors de ses pérégrinations à Paris, Ciprian se rend par hasard au jardin du Luxembourg et découvre non seulement le monde merveilleux des échecs mais également madame Baleine et monsieur Énorme qui l’aident à sortir de la misère. Madame Baleine met tout en œuvre pour éduquer Ciprian et pour l’encourager dans sa passion des échecs. En effet, le petit garçon se révèle très doué pour ce jeu et les études. Il fait le pari d’apprendre tous les mots du dictionnaire et participe à plusieurs tournois d’échecs. Même si ces deux bonnes fées des temps modernes font tout pour subvenir aux besoins du petit tsigane, le roman ne devient pas pour autant un conte de fées. Ciprian doit affronter la folie de sa mère – cette dernière ne parvenant pas à se remettre de l’arrestation de son aîné, Dimetriu – mais aussi les soupçons qui pèsent sur son père suite au meurtre de Karoly et bien d’autres tragiques événements.
Ce livre reste tout de même porteur d’espoir et montre à nouveau que c’est par l’éducation, l’instruction que l’on peut s’en sortir. Les mots de Victor Hugo nous semblent donc d’une grande modernité.

Le fils de l’Ursari est à la fois un roman d’aventures, de société et une quête existentielle. Il s’agit pour Ciprian d’affronter des épreuves qui le font grandir et lui apprennent à aller de l’avant coûte que coûte. À travers ce tumultueux parcours, nous sommes amenés à regarder notre société avec un œil critique tout en gardant une vive lueur d’espoir. On se plaît à croire que les madames Baleine et les messieurs Énormes fleurissent par milliers dans le jardin du Luxembourg.

Mel Teapot

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