Finesse et subtilité pour le Tartuffe ou l’Imposteur du Théâtre de la Croix-Rousse !

Tartuffe ou l’Imposteur est l’une des pièces de théâtre de Molière les plus célèbres, représentée pour la première fois en 1664 au château de Versailles. Quelques siècles plus tard, le chef-d’œuvre qui a tant fait parler de lui dans l’histoire du théâtre a fait sa merveilleuse entrée dans un théâtre de « province » renommé : c’est au Théâtre de la Croix-Rousse que l’on peut retrouver une interprétation riche, fidèle et habile de cette même pièce, toujours aussi drôle et grinçante, signée Benoît Lambert. Cette pièce sera jouée du 4 au 12 mars 2016.

©Vincent Arbelet
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Sobriété et justesse des acteurs…

Une grande table à jardin, quelques chaises de style bourgeois tout autour. Voilà ce que le spectateur peut voir sur le plateau, plateau délimité par des panneaux gigantesques tantôt transparents, tantôt opaques, pour un effet à la fois intime et public. À tour de rôle, les personnages peuvent exprimer leurs sentiments les plus profonds – faisons ici référence à la scène de confidence de Mariane à sa suivante, Dorine -, mais l’on peut également voir des épisodes sensés être cachés aux spectateurs – notons ici la scène où Mariane désespère à la vue de sa robe de mariée, alors qu’en même temps, en avant-scène, Orgon se laisse charmer par Tartuffe. À la fin de la pièce, ces panneaux qui semblent encadrer la scène, faisant d’elle une sorte de boîte contenant tous les enjeux de l’intrigue (et favorisant par-là une ambiance en huis clos où chaque personnage est dupé par Tartuffe ou se doit de faire bonne figure devant les autres), servent aux acteurs pour montrer le chaos et le désespoir qui règne dans la famille d’Orgon. En effet, après avoir surpris Tartuffe en train de faire la cour à Elmire, sa femme, Orgon se voit dépossédé de tous ses biens du fait d’une ruse ingénieuse de Tartuffe. Orgon, Elmire, ainsi que Cléante (beau-frère d’Orgon), Mariane (fille d’Orgon), Dorine ou encore Damis (fils d’Orgon) entrent à tour de rôle sur la scène en poussant violemment les panneaux, créant une atmosphère tendue et illustrant très justement le désespoir grandissant de cette famille bourgeoise désormais ruinée.

©Vincent Arbelet
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C’est ainsi que grâce à ces décors et à des costumes sobres (on notera ici une volonté de souligner l’universalité de la pièce de Molière peut-être, pourtant écrite en alexandrins dans une langue classique et faisant référence à des éléments contextuels marqués tels que la venue de L’exempt), les acteurs peuvent se concentrer sur le texte, qu’ils interprètent d’une manière prodigieuse. Oui, une diction irréprochable, un volume sonore homogène et surtout, un niveau de jeu homogène. Pas un ne dénote.

Un spectateur de 2016 peut donc entrer pleinement dans la pièce malgré la langue classique, et peut s’identifier à des personnages tels que Mariane (la jeune promise à un dévot frauduleux, alors qu’elle souhaite épouser le beau Valère) ou encore Orgon (père de famille aveuglé par un manipulateur hors pair). D’ailleurs, l’identification aux personnages se fait d’autant mieux que Benoît Lambert a décidé de proposer une nouvelle vision de Tartuffe, vision somme toute assez novatrice : il ne s’agit pas d’un simple dévot manipulateur et diabolique, mais bien d’un petit voyou, presque sympathique, qui a revêtu un costume de religieux afin de mieux embobiner ces victimes. Comme le dit le metteur en scène lui-même : « [c’est] un genre d’Arsène Lupin déguisé en dévot pour mieux réussir son coup, une crapule charmante dont l’entreprise malhonnête prend des allures de revanche de classes. » Cette nouvelle dimension apportée à la pièce rend ainsi cette nouvelle adaptation singulière et originale.

©Vincent Arbelet
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… pour un comique éclatant et très bien dosé !

Alors nous rions. Oui, à pleins poumons. Et pendant presque deux heures de spectacle. Nous rions, soit d’une Dorine impertinente qui se joue de son maître (Orgon) – les mimiques de cette actrice étaient vraiment hilarantes -, soit d’un Tartuffe malicieux et habile qui réussit à retourner la situation à son avantage auprès d’Orgon (en effet, Tartuffe est accusé d’avoir fait des avances indécentes à Elmire, or, il arrive à se faire plaindre par Orgon, qui finit par s’apitoyer sur son sort et blâmer son propre fils, Damis, d’avoir calomnier un tel saint). Faisons remarquer que les deux rôles principaux de cette pièce, Orgon et Tartuffe, étaient joués par deux acteurs à couper le souffle (Marc Berman et Emmanuel Vérité).

Et nous allions oublier : Mme Pernelle, la mère d’Orgon, était interprétée par Stéphan Castang, qui nous a fait rire aux éclats, nous l’avouons… Par ce travestissement, le spectateur pouvait rapprocher plus aisément Orgon de sa mère, de par leur ressemblance physique (deux hommes tout de même) et leur voix : deux voix graves qui atteignent des notes aiguës quand le personnage est énervé ou angoissé. Ce trait est d’abord caractéristique d’Orgon et, à la fin de la pièce, Mme Pernelle, à qui l’on vient de révéler la vérité sur son cher et tendre Tartuffe, est complètement perdue, se met à boire de la vodka à la bouteille et s’exprime avec une voix aiguë : elle perd alors toute crédibilité et nous évitons de tomber dans le mélodrame.

Bref, voilà un classique à la fois fidèle et revigorant, nous faisant découvrir (ou redécouvrir) une pièce on ne peut plus drôle et rafraîchissante ! Un conseil : précipitez-vous au Théâtre de la Croix Rousse !

Sarah Chovelon

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