Flaubert revisité – Emma Bovary au théâtre des Vents

Pendant le festival Off d’Avignon, venez voir Emma Bovary, une adaptation du chef-d’œuvre de Flaubert, tous les jours au Théâtre des Vents à 15h20. Sylvie Adjedj-Reiffers de la Compagnie Personae nous livre une mise en scène intéressante de ce classique de la littérature française.

Un décor à l’image de la vie d’Emma

L’histoire d’Emma est racontée à travers les quelques accessoires placés sur scène dès le début de la pièce. Jeune fille élevée dans un couvent, au-dessus de sa condition, Emma sera toute sa vie une insatisfaite, une héroïne romantique réduite à elle-même dans un roman réaliste. Son mariage avec Charles Bovary, un médecin de campagne, cristallise bientôt la fin de tous ses espoirs de grandeur.

Dans un seul en scène habité, Sylvie Adjedj-Reiffers nous livre la vie d’Emma, respectant la fluidité et la beauté de la langue de Flaubert.

Le décor lui-même nous rappelle les moments importants de son évolution. Le tapis de dromadaires aux couleurs chaudes évoque l’absence d’exotisme de son existence. La barrière de guirlande renvoie au monde auquel elle aimerait appartenir. Le monde de la haute bourgeoisie et du luxe, qu’elle entre-aperçoit au cours d’un bal, lui est inaccessible, et miroite au-devant d’elle comme un portail doré inatteignable. Quant aux jeux d’enfants placés côté cour, ils sont terriblement symboliques. Ils nous renvoient à l’imaginaire de l’enfance – le petit cheval blanc évoquant l’idée du preux chevalier sur son beau destrier, un mythe qu’Emma semble ne jamais vouloir délaisser. Mais symboliquement, le cheval est d’autant plus intéressant, que c’est grâce à leurs promenades équestres qu’elle a pu connaître (dans tous les sens du terme) Rodolphe. La boîte à musique, quant à elle, nous renvoie à M. Léon, son deuxième amant. C’est à l’Opéra qu’elle le revoit, lui qu’elle avait perdu de vue depuis plusieurs années. Pour poursuivre leur relation illicite, c’est toujours la musique qui lui servira d’excuse puisqu’elle prétend, pour le rejoindre à Rouen, vouloir prendre des cours de piano.

Au fur et à mesure de la pièce, ces accessoires prennent un sens, et de leur présence semble découler le destin d’Emma, qui est comme tracé d’avance. De plus, sa vie devient réductible à des choses, ce qui nous ramène à la volonté de réalisme de Flaubert.

© Compagnie Personae
© Compagnie Personae

« Emma, c’est moi » – narration à la première personne

L’histoire d’Emma est racontée à la première personne par la talentueuse Sylvie Adjedj-Reiffers. Cela peut sembler d’abord déconcertant. En effet, le style de Flaubert est reconnaissable à l’utilisation du discours indirect libre, qui fait la force de son roman, et qui n’est opérable que lorsque le récit se narre à la troisième personne. Cette construction permet au narrateur, et à l’auteur derrière lui, de rester très ambigu quant à sa relation à Emma – la juge-t-il, la condamne-t-il, l’excuse-t-il ?

Mais le « je » utilisé par la comédienne donne une chance à Emma de se rétablir à nos yeux, sans l’entremise d’un narrateur. On donne ainsi une vie à quelqu’un qui n’en a plus – Emma, c’est un peu tout le monde. Ainsi, quand elle narre la mort du personnage à la première personne, l’actrice confère à Emma une certaine valeur ; le propos dépasse la mort ou la vie, il nous retrouve dans ce que nous sommes. On donne une voix à Emma, pour qu’elle puisse elle-même se rétablir, se justifier. Si cette narration à la première personne est intéressante, elle peut néanmoins, à une ou deux reprises, gêner. En effet, la suggestion marche moins bien, et l’image du soulier qui dépasse de la voiture, qu’elle partage avec Léon, et qui évoque l’acte sexuel, est reprise, mais elle perd de son sens parce qu’elle devient, dans sa bouche, plus explicite.

© Compagnie Personae
© Compagnie Personae

Mais cette pièce reste malgré tout intelligente et émouvante. La mise en scène et la voix de Sylvie Adjedj-Reiffers subliment le texte de Flaubert.

Adélaïde Dewavrin

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