Les fleurs du Coran ne se piqueraient-elles pas de vanité en Avignon ?

Du 6 au 30 juillet 2016, dans le cadre du Festival Off d’Avignon, au théâtre du Chêne Noir, Éric-Emmanuel Schmitt interprète seul son propre texte Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran dans une mise en scène d’Anne Bourgeois qui rend hommage à la poésie du texte !

Un texte en jeu

© Théâtre du chêne noir
© Théâtre du chêne noir

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est probablement le texte d’Éric-Emmanuel Schmitt le plus étudié à l’école et celui qu’on connaît donc le mieux. Il parle d’un enfant perdu, qui a des problèmes avec ses parents et qui se réfugie dans les maximes dites par un épicier, « l’arabe de la Rue Bleue ». Ce M. Ibrahim, philosophe à ses heures perdues, accueille le jeune Moïse, dit Momo, tous les soirs et discute de la vie avec lui, son Coran à ses côtés. Si ce dernier fait souvent référence au Coran, ce n’est pas en tant qu’objet religieux mais en tant qu’objet de pensée. Sauf que les préceptes dont il parle ne sont pas forcément ceux écrits dans le Coran ou qui sont le plus souvent mis en avant. Abreuvé de la philosophie de cet homme au calme olympien et sur qui tout semble glisser, le jeune Momo voit en M. Ibrahim le père qu’il aurait aimé avoir. Cette proximité intellectuelle entre les deux personnages est ici mise en avant par le fait qu’ils sont interprétés par le même comédien. En changeant la tessiture de sa voix, ses mimiques ou encore son accent, Éric-Emmanuel Schmitt passe d’un personnage à l’autre avec aisance et malice. Le regard pétille et reflète le plaisir qu’il éprouve à faire vivre ses personnages. On sent dans ses yeux le plaisir qu’il éprouve à redevenir l’enfant naïf et espiègle, tout comme on le sent touché par le personnage de M. Ibrahim qui devient le tuteur de cet enfant à qui il distille ses maximes de vie. S’agissant de son texte, il lui est évidemment facile d’en montrer toutes les subtilités, il réussit parfaitement à mettre l’accent sur les mots qu’il faut, comme il le faut. Tel le jeune Momo, nous buvons la poésie mise en musique par la voix douce et joviale d’Éric-Emmanuel Schmitt qui devient notre M. Ibrahim.
Pour ne pas tomber dans le piège de la simple performance qui consisterait à réciter son texte ou à le lire, il a fait appel à Anne Bourgeois pour l’aider à mettre en scène le spectacle et à travailler sur la scénographie. Avec finalement, peu de choses et un décor très sobre et par moment enfantin, nous nous envolons vers « la mer unique » pour un voyage initiatique. Chaque objet fait référence à un lieu ou une ambiance : les cagettes renvoient à l’épicerie, la chaise et le canapé à la maison de Momo, le paravent avec les collants représentent les « putes » que va voir Momo, la lune et la toile pleine de trous font référence au voyage en orient… Chaque univers a sa place et jamais ne se mélange, ce qui nous permet de comprendre facilement lorsqu’on passe d’un personnage à l’autre.
Le texte mis en scène ici occulte la toute fin de la pièce proposant une relecture de la psychologie du personnage de Momo. On reste avec un personnage plein de malice et fier de son indépendance, alors que dans le texte original, il succombe pleinement à la tentation de renouer avec sa mère…

© Théâtre du chêne noir
© Théâtre du chêne noir

Quand un seul en scène devient vanité

Alors que le texte montre l’importance de trouver quelqu’un qui nous comprend et avec qui partager ses sentiments, Éric-Emmanuel Schmitt se retrouve seul en scène pour incarner tous les personnages. Pourquoi avoir fait ce choix ? Pourquoi ne pas se contenter de jouer M. Ibrahim ? Si l’auteur jouit d’un fort capital sympathie, cela ne suffit pas à éviter les longueurs dans le texte, provoquées par le fait qu’il joue seul.
On a plus l’impression qu’il se fait plaisir à lui-même en jouant son propre texte et il est fort à parier que la même mise en scène sans lui ne remplirait pas la salle aussi facilement… Malheureusement, cela donne l’impression d’un spectacle fait dans un but d’autosatisfaction et de performance voulant dire : « regardez comme je sais très bien jouer mon texte. » Cette impression est renforcée par le fait que c’est l’un des rares, sinon le seul, programmé dans le Off qui termine son spectacle sans un mot au public, sans nous inviter à parler de son spectacle pour faire venir plus de monde, comme s’il savait que son nom suffisait à faire salle comble.
Si tout ceci n’est peut-être pas fait consciemment, cela donne une impression mitigée sur le spectacle qui est bien mais dont le choix du seul en scène laisse médusé, la preuve en est que le jour où j’y étais, il n’a pas eu de standing-ovation comme ont pu l’avoir d’autres mises en scène de cette pièce…

Jérémy Engler

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