Fraîches et piquantes, Les fourberies de Scapin frappent fort lorsqu’elles sont mises en scène par Laurent Brethome

Un cri. Des sanglots.

Ça a commencé comme ça.

Octave découvre que son père, monsieur Argente, a décidé de le marier à la fille de Géronte, son ami ; mais Octave est amoureux de Hyacinthe, une jeune fille pauvre et (apparemment) orpheline. Le fils de Géronte, Léandre, est éperdument amoureux de Zerbinette, ayant grandi parmi les gitans. Désespérés, les deux fils font appel à Scapin, valet de Géronte, expert ès fourberies, pour les tirer d’affaire. Par ses brillantes intrigues, Scapin trompe tout le monde, au nom de l’amour, mais il n’oublie pas, au passage, de régler ses comptes. Adapter du Molière est un défi très difficile : il faut éviter les écueils du trop-contemporain, ne pas être trop classique, respecter le texte tout en l’actualisant… Défi relevé haut la main par Laurent Brethome. Son Scapin n’a « rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans les jambes et dans la bouche ». Force est de constater que ça va cogner et jouter jusqu’au 11 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse.

« Du théâtre à cent à l’heure »

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© Philippe Bertheau

Vous arrivez. Les acteurs sont déjà en scène, dans une atmosphère pleine de lueurs et de fumée, sur fond de bruits bizarres : roulis de l’eau, poulies qui cliquettent… Les deux grands containers vous font comprendre que l’on est sur des docks. Et d’entrée de jeu, le texte court, les personnages fusent… Si Molière reste un classique et commence par la plus banale des scènes d’exposition, Laurent Brethome réussit cette exploit de nous faire croire à un début in medias res, tant les acteurs virevoltent. Mais cette célérité du jeu prend tout de même le temps de nous faire rire, et de nous faire comprendre l’histoire : le rythme est extrêmement bien géré : pas une fois sur n’a-t-on le temps de s’ennuyer. Les pauses alternent avec les accélérations, ce qui prouve une très bonne maîtrise non seulement du tempo dramatique mais aussi des enjeux du texte.
Dans cette mise en scène, ça court, ça frappe, sans concession. Il n’y a pas de surcharge lyrique, pas d’ornementation superflue. Pour Laurent Brethome, Molière va droit à l’essentiel. Prodigieusement, sa mise en scène reproduit cet effet et ne s’embarrasse donc d’aucun superflu. Cette sobriété n’est pas une pruderie. Du faux-sang, il y en a, comme des claques, et des coups. On ne fait pas dans la dentelle. Et pourtant, l’on rit.
« Pour ce que rire est le propre de l’homme », disait Rabelais, et l’on ne peut qu’approuver cette citation devant cette mise en scène des Fourberies de Scapin. Jamais la pièce n’est prise de tête, le sens est franc, direct, il n’y a pas de symbolique compliquée ou de sens métaphysique caché. Reste le rire, communicatif. Certes, le texte est sacré, on n’a pas le droit de le modifier. Mais Laurent Brethome parvient à le détourner si astucieusement que lorsqu’un personnage finit une réplique d’un autre, ou répète ce qu’il vient de dire, on jurerait que c’est ce que Molière eût voulu. Les acteurs ont si bien intégrés les mots qu’ils se les sont accaparés, et on n’imagine plus un seul instant que la pièce date du XVIIe siècle : on dirait qu’il est contemporain. Mais le jeu du texte n’est pas le seul, il y a aussi un jeu avec les corps, ce corps que l’on frappe et que l’on embrasse, ce corps qui connaît le confort puis la baston. Une maîtrise corporelle qui va jusqu’à rappeler Louis de Funès par certains côtés. Ou bien Agathe Natanson, dans Oscar, que parodie à merveille la sémillante Hyacinthe. Un humour du geste qui touche autant à la farce qu’à la danse.
On pourrait reprocher aux acteurs de déclamer un peu trop leur texte, de l’aimer un peu trop. Au tout début, lorsque tout s’installe, on croirait en effet entendre des alexandrins. Mais ici, point de rime ni de mètres : c’est juste que la prose est bien dite. Certes, Laurent Brethome est professeur au Conservatoire de Lyon, mais on ne peut pas l’accuser de classicisme.

Une œuvre « rebelle »

Les fourberies de Scapin trouvent leur beauté dans le caractère hybride qui leur est aujourd’hui conféré. Toutes les ressources nécessaires sont convoquées pour faire résonner ce texte magnifique. On va de la farce à la danse, du tragique au burlesque, on trouve même des passages de rap, et de la variété française. Rien pourtant d’un astucieux collage post-moderniste : ici, il s’agit uniquement de trouver le meilleur médium, la meilleure façon de faire passer un message. S’il faut du gros beat et des cris pour s’exprimer, on y va. S’il faut au contraire un silence accablant, et des larmes, c’est égal.
La grande force de cette mise en scène est l’adaptation totalement réussie. Situer l’action sur des docks peut sembler bizarre : l’action moliéresque se passe à Naples. Mais l’on comprend vite que ce n’est pas une décision gratuite : en ce lieu où passent dealers, témoins indiscrets, violeurs et mafias, toute la violence du monde de Molière s’exprime. Les valets sont en baskets, blousons de cuir et bonnets de laine, les maîtres (Argente et Géronte) sont visiblement des patrons. Les fils, des simulacres de bellâtres italiens. Les costumes, conçus par l’excellente Julie Lacaille, sont parfaitement intégrés à l’histoire qu’ils racontent. Tout, jusqu’au moindre détail, est pensé. Les containers ne sont pas que du décor : ils sont aussi des supports de jeu, tout comme la cabine de commandement et la façon – très spéciale – qu’ont les personnages d’en descendre. Remplacer les épées par des revolvers était déjà utilisé dans le Romeo + Juliet avec Di Caprio, mais ici, l’on a aussi des battes de baseball. Le sac est un sac, mais aussi une poubelle (réminiscence beckettienne ?) puis un container. Bref, on joue avec les tailles, les échelles, on inverse le grand et le petit.
Les rapports de force sont magnifiquement mis en avant dans cette mise en scène. Si la confrontation valets/maîtres est logiquement représentative des rapports faibles/puissants, il est essentiel de montrer aussi l’opposition des pères et des fils. Loin d’une énième mise en cause de la tyrannie paternelle, c’est-à-dire de Dieu, Les fourberies de Scapin touche ici à un problème central : la transmission du pouvoir. Les pères décident du mariage de leurs fils, mais les fils décident de se marier eux-mêmes, et les femmes veulent disposer de leur corps. Moment unique au théâtre où tous les intérêts se confondent, seul le personnage de Scapin va parvenir à intriguer tout le monde. Tout le monde est joué, dupé, trompé, jusqu’à la scène de reconnaissance finale, topique dans la comédie classique, où la dupe est Scapin. Ce dernier n’est d’ailleurs ni sauf, ni sauvé. À tromper son monde, il se met en danger : ses démêlés avec la justice sont maintes fois rappelés. Et surtout, il s’aggrave dans la violence. Un véritable monstre naît sur scène, dans une surenchère de la sauvagerie, une exagération, un excès qui touche à la folie.
Dans cette débauche d’effets spéciaux, on peut choisir de voir un côté « blockbuster » pouvant faire frémir les tenants d’une conception classique du théâtre selon quoi il faut plaire et émouvoir, il faut instruire par le rire. Mais ici, c’est un autre théâtre qui prend forme, transgression ultime envers les théories contemporaines de Molière.

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© Philippe Bertheau

« Vaut mieux encore être marié qu’être mort ! »

Le détournement majeur qu’effectue cette pièce est l’irrespect total des théories du XVIIe siècle, selon lesquelles la comédie est un instrument de correction des mœurs. Il faut se moquer d’un personnage méchant, et par ce rire agressif, l’on s’engage à ne pas devenir cette figure blâmable. Laurent Brethome refuse cette vision. À la place, il offre un rire franc, un rire solidaire, qui crée du lien dans la société. En ces temps de repli identitaire, de discriminations et haines séparatistes, il fait bon de rire ensemble. Toute la salle rit en chœur, non pas contre les personnages mais avec eux. Tour de force magistral de cette mise en scène incroyable. Le rire perd sa valeur d’arme afin de mieux célébrer la joie de vivre.
Ce théâtre n’oublie pourtant pas sa férocité. Tout le temps, on y risque sa vie, et la violence est réelle : le sang, même faux, coule à flots. L’imagerie des docks, associée aux trafics louches, et les illusions de troupes armées viennent effrayer le spectateur. L’atmosphère pleine de fumée, l’éclairage parfois à contre-jour des acteurs créent un brin d’angoisse qui ressurgit de part et d’autres de la pièce. Mais ce spectacle de la brutalité s’accommode très bien de la comédie : ne s’agit-il pas, selon Ionesco, du genre théâtral cruel par excellence ?
Cette prouesse dramatique serait impossible sans les acteurs géniaux que sont Morgane Arbez, Florian Bardet, Cécile Bournay, Yann Garnier, Benoît Guibert, Thierry Jolivet, Anne-Lise Redais, Philippe Sire et Jérémy Lopez, pensionnaire de la Comédie Française depuis 2010. Ancien élève de Laurent Brethome et lyonnais « pure souche », Jérémy Lopez campe un Scapin terrible. Son efficacité théâtrale est à la hauteur des ambitions de son metteur en scène, son charisme époustouflant révèle avec précision et force, les différentes facettes de son personnage. Loin des interprétations classiques, Jérémy Lopez révèle un art de la scène à couper le souffle.

Les fourberies de Scapin, vous l’avez compris, sont un pur moment de joie. Pour apprendre « que diable allait-il faire dans cette galère ? », rendez-vous avant le 11 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse. Le staff vous y accueillera avec sourire et efficacité. Dépêchez-vous, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Willem Hardouin

2 pensées sur “Fraîches et piquantes, Les fourberies de Scapin frappent fort lorsqu’elles sont mises en scène par Laurent Brethome

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