Une fuite charnelle et subie sous d’autres cieux

Du 6 au 14 juillet 2019, dans le cadre du festival In d’Avignon, Maëlle Poésy revisite L’Énéide de Virgile à partir d’une adaptation de Kévin Keiss au Cloître des Carmes à 22h. Loin de révolutionner le texte de Virgile, elle propose une réflexion scénographique sur la mise en scène de la fuite et des dieux avec Sous d’autres cieux.

Énée, le jouet des Dieux

Dès Homère, mais aussi dans L’Énéide, la guerre de Troie, censée être le théâtre des affrontements entre les Grecs et les Troyens est en fait une lutte d’influence divine. Les dieux interviennent sans cesse. Dès lors que Pâris a offert la pomme d’or à Vénus plutôt qu’à Junon ou Minerve pour obtenir l’amour de la plus belle femme plutôt que la victoire à la guerre et la souveraineté de tous les hommes, les olympiens ont commencé à suivre très attentivement le destin de la ville de Troie. Vénus offre donc à Pâris l’amour de la plus belle femme, Hélène de Sparte, femme du roi Ménélas, qui sera le déclencheur de la guerre de Troie. Pour se venger de Pâris, Junon et Minerve prennent fait et cause pour les grecs. Jupiter et Apollon aussi, Neptune soutient timidement les habitants d’Ilion, tandis que Vénus veut sauver son fils, le troyen Énée.  La pièce s’ouvre sur le cheval de Troie et la prise de la ville, alors qu’Énée veut se battre, sa mère se présente à lui sur une estrade en le surplombant pour montrer la domination des dieux et lui ordonne de fuir la ville avec Anchise, son père, Créüse, sa femme, et son fils Iule (Ascagne) et l’héritage de Troie pour fonder une nouvelle ville qui dominera les grecs. Tous les dieux apparaitront sur cette estrade face aux mortels pour montrer que ce sont eux qui décident et que les humains leur sont soumis. Petite fantaisie de la mise en scène, chaque divinité s’exprime dans une langue étrangère, et chacune a sa propre langue… mais les mortels comprennent parfaitement ce qui leur ai dit et les dieux se comprennent parfaitement. La restitution de la Tour de Babel ne rend pas plus abstrait le discours, ça étonne un peu mais on se demande quel est le but sinon celui de marquer une différence entre les deux castes, différence déjà marquée par la position surplombante des olympiens. Énée obéit à sa mère non sans résistance. Puis c’est sa femme Créüse qu’il vient de perdre qui lui apparaît sous la forme d’un spectre pour lui annoncer qu’il fondera une nouvelle ville et épousera une autre femme…

© Christophe Reynaud de Lage

Il lui faut un message de sa femme pour qu’il quitte la ville en feu. Alors que Jupiter a promis à sa fille que son fils bâtirait une nouvelle civilisation, elle cherche à s’assurer qu’il tiendra sa promesse, puis Junon s’en mêle et essaie également de le convaincre de perdre Énée mais le dieu des dieux reste ferme quant à sa décision, ce sera Énée qui fondera Rome. Junon rend donc son voyage périlleux pour ne pas qu’il atteigne les rives du Latium. Il arrive finalement à Carthage où Vénus s’arrange pour que la reine de la ville, Didon, tombe amoureuse du prince troyen et vice-versa. Junon se réjouit de cette alliance, tout comme les deux promis, mais pas Jupiter qui veut qu’il aille bâtir le futur Empire Romain. Malgré la satisfaction générale, rien ne fait fléchir le roi de l’Olympe qui décide donc d’envoyer Mercure convaincre Énée de partir accomplir sa destinée alors que lui était bien et ne demandait rien à personne, seulement Jupiter avait une autre idée en tête…

Énée quitte donc la Libye maudit par Didon qui prédit les guerres Puniques qui opposeront les Carthaginois et les Romains. Arrivé à Drepane, lassé par toutes ces épreuves, il doute et là encore c’est Apollon qui lui explique que son voyage touche à sa fin et qu’il arrivera rapidement sur les rives du Latium. Il profite de sa présence à cet endroit pour descendre aux Enfers où il discute avec son père et rencontre différents personnages qui l’ont accompagné au cours de son voyage. À chaque apparition d’une figure spectrale, la lumière devient très blanche, la fumée s’empare de la cour du Cloitre pour les distinguer des vivants et nous rappeler qu’ils ne sont que des ombres, des visions qui guident Énée et l’incitent à poursuivre son périple. Toute sa vie, tout son voyage aura été dicté par les dieux, il aura toujours dépendu d’eux, tributaire de leurs désidératas et leurs caprices, ce sont eux qui l’envoient vers d’autres cieux.

© Christophe Reynaud de Lage

Une fuite en quête d’identité

Énée est un héros qui symbolise la pietas latine, la piété poussée à l’extrême, puisqu’il porte son père sur ses épaules, ne veut pas abandonner sa femme mais surtout emporte les pénates de sa famille et l’épée de Troie. Énée est souvent présenté comme un bâtisseur, celui qui fonde la nouvelle puissance mondiale, mais cette pièce nous le présente plutôt comme un homme dévoué aux dieux, soumis même. Il exécute leur plan et oublie son honneur, son bonheur, en fuyant le combat, en abandonnant deux femmes pour accomplir le dessein des dieux. Énée a du mal à s’affirmer en tant qu’héros, en tant que troyen ou en tant que fondateur, il est un homme perdu cherchant l’hospitalité et son identité, sa nouvelle identité, troyen, carthaginois, romain ? La fuite est longue et mouvementée comme le montre les nombreuses escales et les dates des escales affichés sur le mur en fond de scène. La fuite est toujours jouée de la manière, les comédiens sont regroupés au centre de la scène et se déplacent à l’unisson comme un seul homme, tel un équipage qui suit son capitaine. Leur déplacement est brutal, vif et est basé sur la répétition d’une suite de mouvements pour montrer la difficulté de naviguer en mer et à quel point la traversée est âpre. Ces passages, bien qu’intéressants sont un peu longs et répétitifs, on ressent bien la longueur du voyage mais était-ce nécessaire d’autant insister dessus ?

Si certaines idées de mise en scène sont intéressantes, la réécriture n’apporte pas grand-chose de nouveau au mythe original. S’agissant d’une traduction qui porte un autre nom que l’épopée de Virgile, on s’attend à des parallèles avec la situation actuelle des migrants qui malheureusement ne vient pas. C’est dommage qu’avec un tel sujet, cette dimension politique ne soit pas (mieux) traitée, comme peut le faire Christiane Jatahy avec Le Présent qui déborde.

Jérémy Engler

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