Gioconda de Níkos Kokantzis, l’exaltation du désir adolescent

Níkos Kokantzis est un auteur grec du 20ème siècle né en 1930. Il n’a pas laissé d’autres romans, il a juste écrit Gioconda, en 1975, le récit de son histoire d’amour avec une jeune fille juive déportée à Auschwitz, pour célébrer par l’écriture la puissance de leur histoire et la garder toujours en mémoire, ne pas la tuer une deuxième fois par l’oubli. Il a été publié en 2011, deux ans après la mort de l’auteur, ce qui en fait un récit inédit et très touchant.

Un récit personnel et sensible

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Le livre commence par la certification : « Ceci est une histoire vraie ». L’auteur-narrateur nous raconte qu’il a fait un rêve, celui de son quartier à Thessalonique pendant l’Occupation. Il revoit cette maison, pauvre, en ruine. Il y tient beaucoup, parce que c’était la maison de Gioconda. Il entame alors très simplement son récit : « Voici l’histoire ». Ce livre est alors composé de ces deux chapitres. Il n’y en a pas d’autres, l’histoire est allée trop vite. Il nous la raconte quand même parce que ce fut une étape importante de sa vie, son histoire d’amour avec Gioconda, alors qu’il avait environ quatorze ans. Elle habitait dans le voisinage, elle était juive. Elle faisait partie du quotidien, les deux familles s’entendaient bien, les enfants jouaient ensemble. Mais Gioconda pose un jour sur Nikos un regard inattendu, différent. Ils vont alors se voir de plus en plus, rêver l’un de l’autre et découvrir l’amour, au fur et à mesure. Ils vivent cela dans l’atmosphère de guerre, qui pèse dans le roman autant que dans leur histoire. Les militaires sont toujours susceptibles de brusquer le récit, leur idylle. Mais ce qui est assez touchant c’est que l’on n’est pas du tout dans le récit d’un amour impossible par la guerre. Le narrateur est plus affecté par la jalousie, il a peur, dans son innocence, que Gioconda ne s’éprenne pas de lui comme il le fait. Rentrer en résistance lui procure une énorme fierté et il aime la voir aussi dans les yeux de Gioconda. Tous ses actes sont concentrés sur elle. C’est alors un récit très personnel puisque toutes les émotions de l’amour sont évoquées et elles prennent plus d’importance que le poids de l’Histoire. Car oui, Gioconda va le quitter, elle va être déportée. On pourrait penser que c’est une histoire à l’eau de rose mais tout est tellement sensible et spontané qu’on a l’impression que le récit relève plus du journal intime.

Les mots justes sur l’amour et le désir adolescent

unnamedLa force de ce récit passe aussi par des descriptions très précises pour caractériser justement la maladresse des sentiments adolescents. On ne peut pas les dire d’une manière très claire car pour Nikos c’est la première fois qu’il a une histoire d’amour. Ainsi, la manière dont il décrit l’érotisme qui naît entre eux est vibrante, tout paraît si spontané. Les deux amoureux s’aiment d’une force que la manière dont ils se touchent les emmène ailleurs, c’est leur toute première fois, en tout. Alors tout est amplifié.

« L’amour débordait par mes yeux, mes oreilles, ma bouche, le bout de mes doigts. Ma peau était amoureuse, mon cœur, ma gorge, tout mon corps. Et son amour à elle venait à moi et j’étais traversé par cette vague chaude, lisse, affolante. […] Je ne savais pas embrasser, nos langues ne se touchaient pas, rien que nos lèvres. Mais ce baiser naïf était plus fort que le vin et nous donnait le vertige. »

Ils sont dans une ivresse telle qu’ils oublient les conventions, ce qu’ils veulent c’est simplement une demi-heure ensemble, où ils peuvent s’aimer, se découvrir et se donner des frissons. Tout est euphorisant quand ils sont tous les deux. L’intensité des sensations et des émotions confère à leur histoire une force stimulante pour vivre tout ce qui est possible de vivre. Gioconda a fait vivre à Nikos pendant quelques semaines un condensé de toute une vie, par les sens, le regard et les mains qu’elle a posés sur lui.

Gioconda est la mémoire d’une adolescence brûlante de vie, qui a brûlé trop vite. Mais la flamme qui a animé l’amour de Nikos et Gioconda valait bien la peine de l’écrire. C’est un récit d’émotions qui porte les mots justes sur le désir et la relation privilégiée avec une personne, jusqu’à s’en rendre ivre de bonheur.

Solène Lacroix

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