Le goût acidulé de L’Enfance à l’œuvre

 C’est accompagné du talentueux pianiste Nicolas Stavy que Robin Renucci sillonne les routes du pays d’Avignon avec L’enfance à l’œuvre presque tous les soirs à 20h dans le cadre du Festival In d’Avignon. Dans une volonté constante de transmettre l’amour de l’art, Robin Renucci fait le choix de créer un spectacle itinérant qui va à la rencontre de son public. Acteur et metteur en scène, il a déjà collaboré avec Nicolas Stavy dans Le Pianiste de Wladyslaw Szpilman. On salue cette démarche qui crée un spectacle fort et poétique. Une belle découverte au détour des sentiers du In.

Le temps de la symbolisation

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Dans L’enfance à l’œuvre, c’est la langue qui est à l’honneur. Robin Renucci prête sa voix aux mots de Paul Valéry, Romain Gary, Arthur Rimbaud et Marcel Proust dont on (re)découvre la délicatesse du verbe avec plaisir. À travers lui, c’est l’espièglerie de l’enfance qui prend place sur scène. On savoure l’ironie affectueuse du petit Romain qui n’est pas encore Gary et on goûte les délices de l’attente avec Proust. Les images défilent devant nos yeux et on se surprend à oublier jusqu’au reste du public, rien d’autre n’existe. Une maitrise théâtrale parfaite qui nous fait nous sentir comme plongés dans un livre dont on ne peut s’empêcher de dévorer chaque phrase. Robin Renucci s’efface au profit des plumes de ces auteurs alors même qu’il leur donne corps. On se laisse porté par la poésie de ce moment, comme dans un rêve qui se déroule. L’état contemplatif dans lequel on est plongé est justement ce dont il est question dans L’enfance à l’œuvre. Cet état sensible nous ouvre au monde et pousse les frontières de notre imagination. Les instants qui nous fascinent et nous façonnent restent gravés, ce sont les images vives qu’on poursuit et qu’on cherche à revivre tout au long de notre vie. Les auteurs que l’on entend ont sublimé ces instants par l’écriture et, à son tour, Robin Renucci les sublime en leur donnant sa voix. Cet état de rêverie est le préalable à la création et à l’ouverture au monde. La vocation artistique est au cœur des morceaux choisis de l’enfance des auteurs. Cette période de la vie porte en germe les potentialités de ces écrivains, leur appétence pour l’art vient de leurs premiers émois, de la patience de la contemplation.

Mythologie de l’intime

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, Robin Renucci se déplace dans un mouvement lent avec poésie, presque en dansant. Chaque geste souligne et participe au jeu de l’évocation. La finesse de l’interprétation réside certainement dans le fait qu’il convoque les images, mais ne montre jamais. C’est à l’imagination du spectateur de reconstituer ce qui est décrit. À la fin de chaque extrait, le regard du comédien nous porte vers les premières notes jouées par Nicolas Stavy. La musique vient prolonger les mots et laisse place aux notes de Schubert, Rachmaninoff, Tchaïkovski, Scriabine et Franck. À chaque texte sa tonalité. La musique permet le dialogue avec les spectateurs, chacun peut laisser aller ses pensées et continuer l’histoire. Lorsque la dernière note résonne, le silence est suspendu et dans une levée un nouvel univers d’enfance se déploie. L’enfance à l’œuvre illustre parfaitement la manière dont la littérature, la musique et le théâtre permettent à tous de faire art de leur propre vie, comment la mémoire, à travers l’expression artistique, sublime, sélectionne et contraste les souvenirs.
Alors que le dernier morceau s’achève, Robin Renucci se laisse attirer par le fond de scène. Lorsqu’il pose sa main, on prend conscience que la fresque répète un motif de fleurs automnales qui s’altère progressivement, comme usé par le temps. À la fois métaphore émouvante de la mémoire et ironie du spectacle : à se perdre dans notre imaginaire au gré des récits, nous avions oublié de contempler ce qui se trouvait juste sous nos yeux.

Robin Renucci et Nicolas Stavy nous font vivre un sublime moment de poésie. L’enfance à l’œuvre s’écoute et se regarde comme on goûte un bonbon acidulé sur notre langue, avec délice, entre pétillement et douceur.

Anaïs Mottet 

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