Le Groenland : être mère, être femme ?

Pendant le festival d’Avignon Off, allez découvrir Le Groenland, un texte contemporain de Pauline Sales, mis en scène par Anna Delbos-Zamore et interprété par Florie Abras, tous les jours à 20h05 (relâche le 26 juillet) à l’Artéphile.

Des rêves d’ailleurs

© Marc Ginot
© Marc Ginot

La compagnie Les Grisettes met en scène le texte de Pauline Sales. Une jeune mère veut emmener sa fille au Groenland. Mais la petite ne préfère pas la suivre, et les deux errent dans les rues de la ville, le soir. Décidée à partir coûte que coûte, la maman tente d’abandonner sa fille, mais elle n’y arrive pas. C’est donc pendant la nuit que se déroule la pièce. Les premières minutes, toute la salle est dans le noir, et c’est uniquement sur les paroles de la mère que l’attention du spectateur peut se concentrer. Tandis que la voix de Florie Abras remplit la salle, le spectateur a l’impression que tout est à construire. De plus, la symbolique est très forte puisqu’on commence, à l’instar du personnage, ce voyage dans la nuit – nous non plus, nous ne savons pas quelle direction prendre ; cette mère nous fait traverser sa propre nuit d’incertitude.

Peu à peu, la lumière se fait sur la comédienne, et sur un décor inexistant, sur les trois murs noirs qui l’entourent. Comme perdue dans cette sombre atmosphère, la volonté d’atteindre un espace blanc, pour cette femme désemparée, n’en est que plus remarquable. En effet, elle veut aller au Groenland, avec ou sans sa fille. Ce qu’elle se représente comme un paradis blanc, renvoie symboliquement à un retour à la nature, à la pureté, mais dénote également un désir d’infini. Bientôt, un flocon est projeté sur les murs nus. Statique, il reste tandis que la mère s’enthousiasme pour la neige. Comme une idée qui ne veut pas partir, il semble la hanter.

Un grain de folie

Ce personnage s’imagine de temps à autres comme un spectateur. Cassant la dynamique consensuelle du théâtre, où la comédienne reste sur le plateau, cette mise en scène entraîne la comédienne à côté de nous, sur les gradins. Elle se projette à la place des spectateurs, et essaye de déterminer la façon dont ils apprécient la pièce. En ceci, Anna Delbos-Zamore inverse le processus d’identification comme nous l’entendons d’habitude au théâtre, puisque pour une fois, ce n’est pas le public qui s’identifie au personnage, mais l’inverse. De plus, la comédienne mélange fiction et réalité, et le spectateur est perdu. Il ne sait plus où s’arrête l’histoire, et où commence le dialogue, ou l’improvisation.

De même, le public ne sait pas à quoi s’en tenir, quand la mère raconte à sa fille des histoires atroces, bien loin des contes niais pour enfants qu’on leur narre d’habitude. Sont-ce là des images d’une violence passée ? D’une violence contenue ? Ou est-ce une tentative d’éduquer sa fille à la misère des autres femmes ? Ces passages sont très intéressants, d’un point de vue émotionnel et symbolique.

Néanmoins, on peut comprendre que de telles histoires macabres ne soient pas adaptées pour une petite fille, et c’est sûrement pour cela que le conjoint de cette femme la trouve quelquefois folle – d’après ce qu’elle nous dit. Par moments, on a l’impression qu’elle parle comme une enfant – ses réactions peuvent également paraître puériles. Elle peut paraître inadaptée au monde qui l’entoure, et c’est une preuve de plus de sa détresse.

 

© Marc Ginot
© Marc Ginot

Féminisme et maternité

En effet, cette mère apparaît comme une créature torturée. Elle souffre d’une maternité qui l’a aliénée, engoncée dans un morne présent. La scène devient le théâtre d’une réflexion sur les difficultés d’être mère. La relation mère-fille n’est pas conflictuelle en soi, c’est le reste du monde qui semble la rendre compliquée. Quand elle parle à sa fille, la mère fait toujours dos au public. Ce geste est très symbolique. Preuve à la fois de l’intimité de leurs échanges et de leurs sentiments l’une pour l’autre, ce mouvement apparemment protecteur, ne révèle-t-il pas également qu’en devenant mère, une femme tourne le dos à ce qu’elle était ?

Un voyage onirique dont le but, quand il est atteint, semble grotesque, ce qui souligne le malaise féminin initial. Une très belle pièce, à voir !

 

 

Adélaïde Dewavrin

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