Guidée par la Bible, La Meute s’attaque à la Famille Royale

Du 10 au 14 janvier 2017, les Célestins – Théâtre de Lyon accueillent La Famille Royale du collectif La Meute, mis en scène par Thierry Jolivet. Le 4 janvier, le public de l’Est lyonnais a eu la chance d’assister à la toute première représentation de l’adaptation théâtrale du roman éponyme de William T. Vollmann au Toboggan de Décines-Charpieu. Astucieuse et grandiose, la mise en scène nous montre la misère humaine et la toute puissance du capitalisme.

Une fresque de la misère humaine

9782742752058Avec son roman noir La Famille Royale, William T. Vollmann entreprend de dépeindre une Amérique en proie à la déchéance et à l’avènement du capitalisme. Dans une langue très crue, il nous livre une ode à la vie des bas-fonds. Cet hommage est repris dans cette pièce à travers la descente aux enfers de Tyler, un détective privé neurasthénique, chargé de retrouver la « Reine des putes » de San Francisco qui vit dans le quartier du Tenderloin. Ses recherches le conduisent dans les tréfonds de la ville où il expérimente la violence et la prostitution. Sombrant peu à peu dans ce monde, il en perd de vue sa mission. S’il parvient à la trouver, il oublie de signaler sa position à son employeur qui voulait la recruter pour la faire travailler dans son « bordel » le Feminine Paradise. Il tombe amoureux d’elle et poursuit sa chute sociale dans ce monde au bord de l’implosion. Sans s’apitoyer sur leur sort la pièce nous montre le quotidien de ces âmes en peine errant sans autre but que celui de survivre. Parallèlement à la description de ce milieu underground, on nous présente le milieu inverse, celui de la richesse incarné par le roi Dollar, Monsieur Brady. Cet homme symbolise à lui seul l’arrivisme, l’ascension sociale, l’avènement du capitalisme et du pouvoir de l’argent. En voulant créer son « bordel avec des filles virtuelles », il souhaite se placer comme l’homme providentiel, celui qui autorise l’expression des fantasmes les plus fous, à condition d’avoir de l’argent. L’argent lui donne le pouvoir et il n’hésite pas à s’en servir pour annihiler le ghetto de San Francisco et se débarrasser de ces « putes » qui font de l’ombre à son établissement. Les deux mondes cohabitent à San Francisco et dans la pièce aussi. La cour du roi Dollar laisse place à la cour de la Reine des putes qui s’efface ensuite au profit de l’autre monarque de la ville et ainsi de suite. L’entraide dans la misère succède au narcissisme et à l’individualisation à l’extrême. Au final, le monde le plus humain semble être celui composé des rebus de la société et non celui des gens « biens »…

© Simon Gosselin
© Simon Gosselin

Une fatalité biblique

L’auteur du roman a placé la religion au cœur de cette histoire faisant le parallèle avec l’histoire d’Abel et Caïn. Abel, le préféré de Dieu, est assassiné par son frère Caïn, jaloux, qui est ensuite maudit par le Tout-Puissant pour son fratricide. Sa malédiction se manifeste par une marque afin que tout le monde le reconnaisse et que personne n’ose le tuer. Les habitants de la partie Underground de Tenderloin se sentent marqués par cette malédiction et vivent leur vie comme une malédiction, leur misère est dure à vivre mais rien ne pourra leur permettre d’en échapper car tel est le sort de ceux marqués par la malédiction de Caïn. Dès le départ, ces personnages sont associés au frère maudit, ils savent que leur situation ne pourra jamais évoluer et que leur destin sera funeste. 71259503La proximité avec la Bible ne s’arrête pas là, en effet, au moment où elle est la plus acculée, la Reine des putes annonce qu’une de ses protégées la trahira mais qu’elle ne lui en veut pas, tel Jésus qui pardonna à Judas son action. La pièce se termine par la chute de la cour de Maj (Majesté, nom donnée à la reine) et de ses courtisans mais comme pour Caïn qui laissa une grande descendance, elle laisse en Tyler le germe d’un espoir pour les misérables marqués de la malédiction de Caïn.
La Reine, par son côté protecteur, peut s’assimiler à Jésus tandis que le roi Dollar peut lui être associé à Ponce Pilate qui, ne supportant ni la différence ni qu’un agitateur conteste ses lois, décide d’éradiquer la menace. Maj est montrée comme bienveillante, humaine, offrant l’asile à qui le demande, elle a de la bonté malgré sa condition et pourtant elle est jugée comme une pariât et sera tuée par le tout puissant Brady qui rêve d’un ordre nouveau, d’un ordre pur, lavé de tout ce qui ne représente pas son idéal… Le capitalisme ne nous est pas présenté comme quelque chose de mal mais ce sont ses dérives qui sont dénoncées, en fin de compte on a l’impression d’assister à l’avènement d’un régime totalitaire uniquement dirigé par l’argent. Cette pièce pose évidemment question sur le devenir du capitalisme, sur notre rapport aux miséreux et sur les relations humaines et sociales avec efficacité et clarté.

Un ultra-réalisme astucieux

Le roman se passe à San Francisco et fait de la ville un personnage à part entière. Son atmosphère, ses habitants, sa dégradation, son évolution, tout est minutieusement décrit. Thierry Jolivet relève donc le défi de montrer ce San Francisco en pleine ébullition, proche de la déchéance et basculant vers l’inhumanité.
Le décor est composé de deux éléments qui pivotent pour créer d’un côté l’ambiance urbaine du ghetto de Terderloin et de l’autre l’univers fastueux de Brady. D’un réalisme frappant, le décor nous plonge vraiment au cœur de ces deux mondes qui cohabitent et on voit comment l’un supplante l’autre. Pendant quatre heures, les comédiens changent de décors et de rôles, tous jouent plusieurs rôles, passant de l’univers misérable à celui faste du roi Dollar. Le collectif lyonnais La Meute, qui nous avait déjà éblouis dans Belgrade, remet ça avec une performance de haut-vol ! Les scènes de sexe ou de violence sont représentées sur scène, sans tabou, ici rien ne nous est épargné, tout est montré aussi cru que possible. Les acteurs interprètent des personnages plus vrais que nature et réussissent à nous les montrer dans toute leur complexité.

© Simon Gosselin
© Simon Gosselin

On s’attache à ces hommes et femmes, on comprend leur détresse et leurs motivations grâce à des commentaires des autres comédiens. Sortant un peu de leur rôle, chacun leur tour, ils deviennent commentateurs de ce qu’il se passe. Dans le roman, le narrateur bien qu’externe à l’action utilise parfois le « je », ici, c’est la même chose. On a l’impression que les autres personnages portent un regard lucide sur leurs camarades. Ils nous apprennent des éléments de leur vie, commentent leurs actions afin de nous aider à mieux les cerner, rendant l’identification complète. Ces commentaires donnent plus de consistance à ces personnages, évitant ainsi la caricature et les rendant beaucoup plus réalistes.
La mise en scène est faite de telle manière qu’on en vient à détester Brady même si à chaque fois qu’il s’adresse au public, il le met face à ses contradictions. On le déteste et pourtant on a du mal à lui donner tort dans ce qu’il dit, créant un sentiment de malaise chez nous. Tout est fait pour favoriser cette sensation de mal-être permanent. A chaque fois que le décor change d’ambiance, il découvre en fond de scène trois compartiments contenant chacun un membre du groupe lyonnais Memorial*, le chanteur, Clément Bondu, le guitariste Jean-Baptiste Cognet et le batteur, Yann Sandeau qui les accompagne pour l’occasion. Les décors semblent lever le rideau sur le groupe dont la musique, bien qu’excellente, se fait assourdissante afin de renforcer cette impression d’inconfort. Il est juste dommage que parfois la musique soit si forte qu’on n’entende pas distinctement les paroles du chanteur.

Ce spectacle est d’une incroyable richesse thématique et artistique et ne vous laissera pas indifférent. Il invite à réfléchir sur le capitalisme, notre société, sur le bien, le mal et tant d’autres choses… On ne peut que vous le recommander, les quatre heures de spectacle sont vraiment plaisantes et on ne s’ennuie pas une seconde…

Jérémy Engler

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