Hate Radio : Entendre la haine sous la musique et les rires

Dans le cadre du Festival Sens Interdits nous avons la possibilité de nous ouvrir à des pièces et des visions du monde qui s’engagent contre l’ignorance et la violence. C’est ainsi qu’a été sélectionnée la pièce Hate Radio de Milo Rau. Le dramaturge suisse qui a beaucoup voyagé (Cuba, Berlin, Bruxelles, ou encore Bucarest) est engagé depuis ses débuts. Il a fondé L’International Institute of Political Murder, un centre de production théâtrale et cinématographique qui lui a permis de distribuer ses spectacles : Hate Radio a eu du succès au Festival d’Avignon en 2013, sûrement parce que la pièce adopte un point de vue tranchant et juste sur le génocide des Tutsis au Rwanda.

Une pièce à plusieurs volets

La pièce se découpe en trois parties : la première est celle des témoignages. Après une petite explication du déclenchement du génocide, quatre personnages apparaissent : chacun a vécu l’horreur, à sa façon. Ils ont leur histoire propre qu’ils partagent, devant nous spectateurs. « J’ai du mal à en parler en public » nous dit une des rescapés. Pourtant, elle se trouve devant une salle qui l’écoute attentivement. Comment peut-on condenser l’indicible en un témoignage, dans une mise en scène ? On sent que tout ne tient qu’à un fil. Les discours sont clairs, chronologiques, organisés. On se demande comment on peut organiser verbalement l’expérience de l’horreur. Ce premier volet est alors vraiment déroutant, on reçoit quatre témoignages certainement lourds à dire, mais lourds à recevoir aussi.
La deuxième partie est la reconstitution du studio de la Radio-Télévision Libre des Milles Collines : les stores se lèvent et on voit, à l’intérieur d’un cube en verre, les personnages. Deux sont interprétés par deux rescapés qu’on avait entendus dans la première partie. Il s’agit de mettre en scène une émission entière de la radio, avec ses flashs infos, ses appels d’auditeurs, ses musiques et ses vrais animateurs. Il n’y a pas d’ellipses, tout est en direct, on air. On se rend compte de l’énergie qui se déploie peu à peu pour arriver à un discours de haine. Tout ça en une seule émission.
La dernière partie fonctionne avec la première : on nous explique ce que les animateurs sont devenus puis les quatre rescapés réapparaissent pour nous dire ce qu’ils sont devenus, où ils sont allés, comment ils sont revenus au Rwanda. En commençant et finissant par ces témoignages, on donne une importance aux faits, aux expériences réelles, qui permettent de comprendre ce qu’a été cette sombre période en écoutant les animateurs de la RTLM : la vérité est ailleurs que dans les discours de propagande.

© Daniel Seffert
© Daniel Seffert

Un dispositif intéressant

La pièce Hate Radio est présentée dans un espace bi-frontal. Les animateurs sont dans un cube en verre et des deux côtés il y a le public comme si cette radio avait divisé le public en deux, mais aussi comme si elle était au centre de tout. En effet, beaucoup de monde écoutait la RTLM, Hutus ou Tutsis. Elle passe de la bonne musique, fait des blagues, a une énergie folle. C’est sûrement ce qu’a voulu communiquer le metteur en scène : elle a les moyens de faire passer ses messages puisqu’elle a la ruse de garder son public en haleine et de le divertir.
En effet, nous sommes nous aussi public, audience de cette radio. Le dispositif choisi nous pose comme auditeurs : on nous remet des casques avec une radio portable, sur l’écran on voit bien que l’on est connecté à une onde : nous écoutons la radio, la Radio des Milles Collines, en direct. Les animateurs nous arrachent des sourires parce que oui, ils sont dynamiques, ils font des blagues, ils passent de la musique que tout le monde connaît. On peut avoir envie de se déhancher sur les rythmes qui passent puisqu’ils nous sont familiers. C’est alors assez dur puisqu’en même temps on sourit et on en a honte. Le malaise est très juste. On comprend très bien comment les gens ont pu être embrigadés dans cette pensée de haine puisque même nous, avec du recul, on peut sourire.

La mémoire dans le théâtre de la haine et des rires

Une chose impressionnante dans cette pièce est la vitesse à laquelle les discours s’enchaînent. Parfois même, ils se superposent. Le débit des animateurs est très rapide, on n’a pas le temps d’assimiler tout ce qu’ils disent : cela nous rend plus vulnérable puisque beaucoup de choses sont énoncées et l’on n’a pas le temps de faire le tri. Tout s’accumule, la haine se cache dans les blagues, entre les flashs infos, dans les comparaisons, même dans la diffusion des chansons. Elle est partout dans ce cube de verre et elle se transmet par les ondes. Dans cette émission qui dure à peu près une heure on a un nombre incalculable d’incitation à tuer les « cafards de Tutsis ». Tout cela se glisse à travers les quizz et les appels des auditeurs. On en rit mais on rappelle aussi que les Hutus doivent résister comme les français pendant la seconde guerre mondiale. Ils doivent résister aux Tutsis qui, comme les aryens chez Hitler se croient purs et veulent exterminer la majorité. Toute l’émission est truffée de comparaisons qui semblent être des arguments d’autorité. Les animateurs se démènent pour nous prouver que les Tutsis viennent envahir et tuer les Hutus et que les tuer équivaut à de la légitime défense. On a un embrigadement dans chaque parole, aussi insignifiante semble-t-elle.

Hate Radio met sur scène ces bourreaux qui ont incité la population au génocide des Tutsis, en les montrant riant, de bonne humeur, dans leur quotidien. Mais leur quotidien a bouleversé celui de milliers de victimes. C’est alors un travail qu’on peut vraiment saluer : quand les rescapés jouent les bourreaux, on ne peut que soutenir cet effort de dire et mettre en scène l’Histoire. On a encore l’occasion de voir cette pièce les 23 et 24 octobre aux Célestins et les 27 et 28 octobre au Centre Charlie Chaplin à Vaulx-en-Velin.

Solène Lacroix

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