Hikikomori, le refuge : un spectacle pluriel

Déjà représentée au mois de janvier au Théâtre Nouvelle Génération, aujourd’hui se joue de nouveau (et jusqu’au 18 octobre) Hikikomori, le refuge, une création de Joris Mathieu en compagnie du collectif artistique Haut et Court. Fable d’anticipation, la pièce traite d’un phénomène psychologique et social encore peu connu, celui d’adolescents qui refusent tout contact avec le monde extérieur et vivent cloitrés chez eux. Mais c’est aussi un spectacle construit autour d’un dispositif sonore original, où les spectateurs équipés de casques audio découvrent pour une même histoire, trois narrations différentes.

Une pièce traitant de l’isolement et du refuge

Marion bulle
© Nicolas Boudier

Dans un futur proche, un programme nommé « Psycho » permet de suivre à distance ce qui se passe dans la vie des autres en adoptant leur manière de voir les choses, au moyen d’un casque technologique. Nils, un jeune garçon traversant une période difficile, que ce soit à l’école ou dans ses relations avec les autres, s’enferme dans sa chambre en rentrant des cours, jetant violemment son casque dans le salon. La porte claque. Les parents arrivent sur scène et se demandent ce qu’il lui est arrivé. Pourquoi s’est-il enfermé si précipitamment dans sa chambre ? Comment réagir face à cette situation ? Au lieu d’aller frapper à sa porte et de lui parler, le couple enfile le casque abandonné et s’immerge ainsi dans l’esprit de Nils, afin de comprendre sa vision des événements. « Hikikomori » est un terme japonais signifiant « le repli sur soi ». Il décrit un phénomène touchant des individus, en grande partie des adolescents, ayant des difficultés à appréhender le monde social et qui choisissent de vivre cloitrés chez eux en refusant toute communication. Il est principalement observé au Japon, mais est aussi répandu dans d’autres pays, notamment en France, et peut s’expliquer par un certain nombre de causes extérieures comme la pression scolaire ou sociale de manière générale. Dans un monde de plus en plus marqué par l’individualisme, cette pièce propose d’interroger à la manière d’un récit onirique ce phénomène encore peu étudié. Mais au même titre que l’isolement, le thème du refuge sert de fil conducteur à l’histoire. Que ce soit la chambre de Nils, ou encore les hobbies du père ou de la mère, chaque personnage, comme chacun de nous, crée son refuge, son univers dont il est le centre, un espace où il est lui-même, et se sent en sécurité. Dans sa chambre, Nils se construit un monde idéal peuplé d’élans et d’amérindiens, dans lequel on accède uniquement par la pensée. Empruntant son lexique au conte et au monde du rêve, Hikikomori, le refuge nous offre une ouverture, une réflexion sur ce qui nous pousse à nous replier sur nous-même et à nous isoler des autres.

Une mise en scène atypique

devant le college
© Nicolas Boudier

On appréciera d’emblée dans ce spectacle une mise en scène atypique. Equipés de casques audio, les spectateurs vont suivre le récit qui se déroule devant eux. Mais selon leur âge ou leur sexe, ils verront la pièce à travers le point de vue d’un des différents personnages, le père, la mère ou l’enfant. Ce sont donc trois histoires différentes qui s’écrivent à partir d’un même récit. Cette multiplicité des points de vue nous offre une vision subjective du phénomène hikikomori, et nous permet de le découvrir soit à travers les yeux de ceux qui le voient, ici le père ou la mère, soit à travers les yeux de celui qui le vit, Nils. Elle nous permet d’aborder la question de l’isolement de manière intériorisée, puisqu’on suit le cheminement de pensée d’une seule personne, mais aussi de manière différente, puisque les spectateurs n’auront pas entendu, et donc vu la même chose à la fin de la pièce. La scénographie également nous réserve son lot de surprises. La scène est divisée en deux plans séparés par un écran. Dans le premier, un couloir traverse la scène dans le sens de la largeur, et donne sur un des cotés sur la porte de la chambre de Nils. Sur l’écran, des images seront projetées, au moyen d’un vidéoprojecteur, sur les personnages se situant derrière, donnant l’illusion d’hologrammes entourant les personnages ou servant de décor. Cette technique, appelée le Pepper’s ghost, offre un rendu visuel de qualité, donnant une dimension onirique supplémentaire à la pièce, tout en nous permettant de plonger dans la tête de Nils et de comprendre sa vision des choses. Pendant le récit, les personnages opèrent de nombreux allers-retours entre le couloir et l’arrière de l’écran symbolisant le monde de Nils, celui de la pensée, et faisant basculer la pièce entre narration commune et narration subjective. Nos sens sont alors constamment mobilisés et on ne tarde pas à être totalement immergé dans l’ambiance. On pourra seulement regretter une pièce un peu courte, qui se conclut par une chute malheureusement trop hâtive, et qui aurait pu laisser plus de place au développement de certains personnages. Ce spectacle excellent était à dix minutes du remarquable.

À aller voir dès huit ans, on conseille ce spectacle fortement autant pour les petits que pour les grands car il saura plaire à tous par son aspect visuel et sonore riche et émouvant. L’expérience est d’autant plus intéressante si on y va en famille ou à plusieurs, et de connaître le point de vue des autres spectateurs.

Guillaume Sergent

2 pensées sur “Hikikomori, le refuge : un spectacle pluriel

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