Homère est morte, une poignante et touchante leçon d’humanité où la force des mots empreints d’amour fait de la mort un hymne à la vie

Hélène Cixous est née le 5 juin 1937 à Oran en Algérie, sa mère est juive ashkénaze et son père juif sépharade. Elle est reçue à l’agrégation d’anglais en 1959 et obtient un doctorat en lettres en 1968. C’est de sa thèse qu’est tiré son premier livre, un essai sur James Joyce. Elle fait partie de l’équipe créatrice de l’université de Vincennes et obtient un poste de professeur. Puis elle fonde le Centre d’études féminines et d’études de genre, le premier de ce type en Europe. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Poétique, avec Tzvetan Todorov et Gérard Genette. En 1971, elle apparaît dans Italiques pour commenter le roman de Suzanne Prou, Méchamment les oiseaux. Depuis 1983, elle tient un séminaire au collège international de philosophie. Elle est également membre du Comité d’honneur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité
Elle a publié une œuvre très importante, composée d’une soixante de titres qui ont principalement paru aux éditions Grasset, Des Femmes, Gallimard et Galilée. Elle écrit aussi pour le théâtre et ses pièces ont été mises en scène par Simone Benmoussa eu théâtre d’Orsay, par Daniel Mesguich au théâtre de la Ville et par Ariane Mnouchline au théâtre du Soleil. Elle partage de nombreuses activités politiques et intellectuelles avec Jacques Derrida, avec qui elle entretient une longue amitié. Elle partage certaines publications communes ou croisées comme Voiles avec des dessins d’Ernest Pignon-Ernest.
Elle publie plusieurs essais sur les œuvres de Clarisse Lispector, Maurice Blanchot, Franz Kafka, Montaigne, Thomas Bernhard, la poétesse russe Marina Tsvetaeva entre autres. Elle a obtenu de nombreux prix et récompenses dont le prix de la Langue Française en 2014.

 Le combat de la vie face à la mort

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Eve Cixous, ancienne sage-femme, porte sur ces épaules 103 années d’une vie de multiples combats politiques et intellectuels. Hélène Cixous, sa fille et auteure de ce récit, nous emporte au travers de cahiers écrits pendant cette période sur le long voyage de l’inéluctable : la délivrance finale qu’est la mort.
Comme l’écrit Hélène Cixous : « on est en reportage extrême ». C’est une réalité on ne peut plus juste ! Un départ vers l’au-delà, sans être à ses côtés, lui semble inconcevable. Elle opte pour la garde de sa mère sous son toit et organise sa vie autour de celle-ci. Comme l’auteure l’écrit : « je dors peu, je travaille autour du thème « « lit médicalisé »  ». Sa mère est là, allongée, ses seules joies sont ses conversations avec sa fille. Des dialogues couchés sur les cahiers de l’auteure comme :

« Hélène : Tu veux faire pipi ?
Eve : Ce n’est pas la question. Je crois que je vais mourir. Que dois-je faire ? Tu viendras voir si je suis là. J’ai peur de mourir et que tu ne sois pas là. Je sens que c’est l’heure. Tu ris mais moi je ne ris pas. Qu’est-ce que tu écris ?
Hélène : On est en reportage extrême.
Eve : Si je suis morte tu n’entendras pas.
Hélène : Je veux entendre l’instant qu’on entend pas.
Eve : Quand c’est l’heure c’est l’heure. Si je vais mourir tu vas pleurer. Tu regardes de temps à autre si je suis encore là.
Hélène : Mais entretemps ?
Eve : Tu m’abandonnes pas. »

Parfois, Eve parle de politique comme de la future élection du nouveau Président de la République avec une pointe de prise position. Des dialogues où se mélangent paroles de mort et de vie. L’écrivaine note tout pour ne pas perdre une miette de cette connaissance due à l’expérience de l’âge, « ou sa science invisible » pour la transmettre à son tour à sa propre fille.
Ces échanges durent pendant quelques mois mais l’affaiblissement gagne peu à peu du terrain et l’appauvrissement du langage se fait sentir violemment « Auoir ! Totard ! Ien ». L’immobilité prend aussi sa place et impose, à Hélène, un rythme infernal à son quotidien. Les barreaux font leur apparition de chaque côté du « lit médicalisé ». « Lit médicalisé coïncide avec son immobilité intérieure : elle ne bouge plus. Comme si elle avait avalé la structure inébranlable du métal » l’auteure résume parfaitement l’impotence réduite au rang de l’ordinaire. La toilette devient très difficile et le « caca » donne lieu à des scènes tantôt embarrassantes ou issues de crises de fou rire. Rien ne nous est épargné ni les escarres, ni le sang, ni les cris. Homère est morte est une lutte acharnée de chaque jour et de chaque instant contre cette agonie qui se dessine à l’horizon. Au fil des pages, l’auteure nous confie ses peurs avec une infinie dignité et la tendresse des conversations qu’elle entretient avec sa mère sont palpables. Elle fait preuve d’une grande force de courage, de droiture et d’amour pour maintenir à flots cette mère qui l’a porté et aimé tout au long de sa vie. Elle découvrira à son tour deux cahiers écrits par sa mère (reproduit dans le livre en partie) intitulés accouchement sans douleur. Leur lecture donne à Hélène toute la dimension du mot VIE et elle s’évertuera à la maintenir auprès de sa mère pour qu’elle parte l’esprit en paix.
Un livre touchant et poignant qui conjugue le verbe aimer à tous les temps. Un récit nécessaire à toutes les personnes qui traversent ce passage difficile de la vie à la mort. Mais aussi à toutes les autres pour cette belle leçon humanité. Ce récit, si on prend le temps de se poser, distille avec bonheur un magnifique espoir : aimer est l’essence même de la vie.

Copie de 9782718609096

Le parallèle avec Homère

Le lien qui unit Homère dans l’Iliade et l’Odyssée et Hélène Cixous dans Homère est morte est basé sur le fait que leurs récits respectifs sont des livres empreints d’images rassurantes d’un univers horrifiant : celui de la mort qui frappe à la porte. Mais aussi de l’homme qui se débat dans un monde par instinct de survie et pour l’envie de garder l’être aimé. Dans les deux ouvrages, l’atrocité du combat alterne avec des mots qui dansent remplis de douceur et de tendresse. La peur s’empare du corps de l’agonisante et de la vivante pour ne former qu’un seul être. Des liens indénouables s’installent issus de l’inconscient et du conscient et du désir d’aimer jusqu’à la fin comme un besoin élémentaire nécessaire qui nous donne l’envie de boire, de manger, de dormir ; l’humanité dans son plus bel habit d’apparat avec ses moments de doute, ses zones d’ombres, ses joies, ses peines et cette indéfinissable humilité. Le combat et l’abnégation de soi-même pour enfin toucher du bout du doigt le bonheur de l’autre et rayonner de bonheur à son tour.

Dans les deux récits, les protagonistes jouissent de la quiétude de certains moments et basculent immédiatement après dans un combat pour la vie.

Si vous souhaitez écouter des extraits de ce très beau livre lus par Hélène Cixous, nous vous invitons à réserver vos places pour le débat sur « Le courage d’être soi », le lundi 17 novembre à 19h30 au théâtre des Célestins de Lyon, en ouverture du festival Mode d’Emploi, organisé par la Villa Gillet, à la fin duquel elle vous lira quelques extraits de son livre.

Françoise Engler

3 pensées sur “Homère est morte, une poignante et touchante leçon d’humanité où la force des mots empreints d’amour fait de la mort un hymne à la vie

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