« Quelle horreur, je t’aime ! » – Illska, un livre d’Eirikur Örn Norddahl

Récompensé du prix de la littérature islandaise en 2012, Illska , le mal, est un roman historique et contemporain qui rassemble le récit de la Shoah et une explication montée des mouvements néonazis et populistes dans l’Islande d’aujourd’hui. Mais c’est avant tout un roman sur l’homme, sur sa fascination pour la haine et pour la destruction.
Vous pourrez rencontrer l’auteur de ce livre ambitieux aux Assises Internationales du Roman le 24 mai à 15 heures (médiathèque Mendes-France, Villefranche-sur-Saône) puis à 21h le même jour, pour une rencontre sur le thème de « L’empire du mal » aux Subsistances.

La Seconde Guerre Mondiale versus les néonazis

AVT_Norddahl-Eirikur-Orn_9352Le roman se structure en paragraphes, un narrant l’histoire d’Agnès, de Omar et d’Arnor, des personnages du monde contemporain, qui évoluent dans une Islande de plus en plus raciste, suivi d’un exploitant un détail de la Shoah et, plus généralement, du Troisième Reich. Le livre se fait le porte-parole de trois voix : celle de l’Histoire, qui revient sur des évènements marquants de la Seconde Guerre Mondiale, celle du narrateur qui raconte l’histoire d’Agnès, une jeune lituanienne qui vit en Islande, et Omar, son amant, puis d’Arnor, mais également celle de la voix d’Omar, un jeune homme un peu enfant, très amoureux d’Agnès. L’Histoire des livres se mélange donc à l’histoire qui se fait, la montée des mouvements d’extrême droite un peu partout en Europe, comme si elles se répondaient, et avaient besoin l’une de l’autre pour s’expliquer. En superposant les deux récits, l’auteur délivre un message un peu noir, comme si l’horreur avançait toujours en cercle, et que le désir de destruction, et les pulsions haineuses étaient les caractéristiques principales de l’humanité.
Étrangement, l’auteur arrive à nous suspendre à ce double récit qui devient d’un suspense incommensurable.
Eirikur Örn Norddahl s’empare de l’Histoire, et devient une voix de la mémoire qui nous met face aux incohérences de l’Homme, au désespoir d’un peuple décimé. Quand le narrateur prend la parole pour raconter la Seconde Guerre Mondiale, ce n’est pas seulement pour donner un compte-rendu, il installe une véritable discussion à propos de la Shoah, revenant sur des idées reçues, narrant les Einzatsgruppen et les horreurs de la guerre, ils ne parlent pas que du massacre des Juifs, mais également de ceux des Tziganes, des handicapés, des homosexuels, des prisonniers de guerre, enfin de tous ceux qui sont morts sous les coups de la politique de la haine des années 30-40.

La combinaison fatale d’Eros et Thanatos

illska_texteC’est dans un univers un peu malsain que l’auteur nous plonge avec ce roman. Autour des personnages contemporains, les trahisons se multiplient, et l’on ne sait plus vraiment pour qui l’on doit être, qui est le traitre et qui ne l’est pas. Agnès, d’origine juive, la compagne d’Omar, le trompe avec Arnor, un intellectuel néo-nazi : on tombe avec Agnès dans un monde absurde d’une fascination pour ce qui ne devrait pas fasciner, pour le mal, pour ce qu’on ne peut pas aimer : et n’est-ce pas ça, la trahison ultime, renier l’Histoire et fricoter avec un homme aux propos violents et racistes ? Le rapport à la sexualité, comme le rapport à la vie, est froid dans ce récit. Omar, en découvrant l’infidélité d’Agnès, décide de partir et fait le tour de l’Europe et des grands lieux du fascisme et du nazisme, après avoir incendié sa maison.
Mais Illska, Le Mal c’est, avant d’être un roman sur l’Histoire, avant tout une voix, une voix qui porte dans l’univers politique et social islandais et européen, une voix littéraire qui se sert de la littérature pour faire réfléchir sur le monde contemporain, et sur le mal. À travers une très belle traduction d’Eric Bouty, la voix du roman se fait tour à tour pressante, méthodique, vulgaire, descriptive, et cynique. Elle est incisive, fait mal quelque fois, et transporte l’histoire. Quelquefois ironique, le ton se fait mordant, pour décrire une réalité morbide et triste, sans jamais tomber dans le mélo-dramatique ou lyrique. L’ironie est là pour montrer l’absurde de l’horreur, l’absurde des idées qui la promeuvent, l’absurde de la haine et de la violence.

Ce roman est un livre magnifique et violent, qui marque et qui touche, un roman sur la bêtise humaine et sur le mal, qui apparaît comme une vertu inaliénable de l’homme, et sur la souffrance, psychologique, physique, historique. C’est un beau livre, écrit dans une langue facile, quoique dure, que nous vous recommandons vivement !

Adélaïde Dewavrin

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