(H)ubris par David Drouard : Un faune 2.0 au Toboggan de Decines

Hier soir, mercredi 14 octobre, se jouait au Toboggan de Décines une réinterprétation de L’après-midi d’un faune de Nijinski, fameuse pièce de 1912 qui avait fortement dérouté les spectateurs de l’époque. Avec (H)ubris, David Drouard déroute à son tour le public, bien que d’une manière foncièrement différente, et un peu moins provocante. Retour sur un spectacle innovant, où le hip-hop et le numérique se mêlent, sur fond d’ambiance électrique et éclectique.

Un faune nouvelle génération

Si Nijinski avait choqué les spectateurs du début de siècle en outrepassant les règles de la danse classique, David Drouard réinvente lui une danse entre hip-hop et danse contemporaine. Si le hip-hop ou break dance n’est en effet jamais loin, le chorégraphe parvient véritablement à créer une danse riche en nouvelles propositions, toujours dynamique et surprenante. A chaque scène, un nouveau langage apparait, de nouveaux mouvements, de nouvelles corporéités. Sur le plan chorégraphique, il n’y a rien à redire, les spectateurs sont bluffés. D’autant plus que les danseurs exécutent les figures à la perfection, le tout avec une sensibilité et une personnalité forte propre à chacun d’eux. Et si la danse ne se cache pas de son inventivité, la mise en scène n’est pas en reste. Dans (H)ubris le numérique est omniprésent. Tout au long du spectacle, des projections naissent et apparaissent en fond de scène. Silhouettes des danseurs, masques de bêtes étranges ou simple effets visuels, la scénographie naît véritablement dans cet espace virtuel. Et c’est d’ailleurs un des points faibles du spectacle… Si l’idée en soi d’avoir une figure de double numérique est très bonne, la réalisation, autrement dit son esthétique, déçoit fortement… Dommage, vraiment, car cette vision ne manque pas de sens.

(H)ubris Jean Louis Fernandez
(H)ubris Jean Louis Fernandez

Un spectacle total

Outre son originalité, c’est la qualité esthétique de l’œuvre qui nous frappe. Et frapper est bien le mot juste, car l’ensemble du spectacle se place dans une certaine noirceur, basculant d’une étrangeté inquiétante à un mystère fascinant. Parfois, notamment dans les premiers instants où la lumière ne tient qu’à un léger faisceau, la réalité nous échappe même… Le travail sur la lumière, ou la majorité du temps sur son absence, est particulièrement réussi. Entre éclairage tamisé, et rail de projecteurs face au public, le résultat nous ravit et nous emporte, sans jamais basculer dans l’excès. La musique va exactement dans le même sens. Associée au travail de la lumière, elle nous transporte instantanément dans l’univers proposé par les danseurs. Entre piano et électro, la justesse est toujours présente, et ne faiblit jamais. L’ensemble crée donc une esthétique forte et originale, et l’on sent réellement la personnalité et l’univers de l’artiste, comme on le voit peu souvent hélas. Mais le sens dans tout ça ?

Car si sur le plan chorégraphique et esthétique il y a peu de choses à reprocher, le sens et la volonté derrière cette création nous échappent quelque peu. Si l’on passe une heure et demie à admirer les performances et à se laisser plonger dans cet univers, notre cerveau reste hélas un peu en reste. Et c’est dommage, car l’on sent clairement, à la lecture du programme ou quand on écoute le chorégraphe parler, que son message, ses idées, sont bel et bien présents. Malheureusement, sur scène, le spectateur a du mal à les percevoir. L’on voit bien la progression, l’évolution de l’homme jusqu’à la bête pour résumer grossièrement, mais voir au-delà reste un peu compliqué. Et puis il faut bien avouer que les connaisseurs du Faune auront un peu de mal à le retrouver. Il est en effet complétement absent de la première partie du spectacle, et n’apparait de loin que dans la seconde pour enfin se révéler dans la troisième et dernière partie. Dans cette dernière en effet, les danseurs arrivent grimés en faune, dans de magnifiques costumes extrêmement bien réalisés. Mais L’après-midi d’un faune n’est, pour certains du moins, pas simplement un passage de l’homme à la bête comme on le ressent ici. Le faune et l’homme ne font qu’un, sa bestialité est là, qui s’exprime à travers une sexualité débridée. Rappelons quand même que la scène finale de la pièce d’origine est purement et simplement une scène de masturbation… On sent, quand on y réfléchit, que le chorégraphe a conscience de cela, mais on ne le ressent pas forcément chez les danseurs et le message reste alors un poil trop omniscient.

(H)ubris reste donc une très belle découverte, tant sur le plan chorégraphique qu’esthétique, même s’il déçoit par son léger manque de sensibilité et son utilisation aux résultats mitigés du numérique. Après (F), ce second volet de la trilogie autour du faune laisse donc envisager de bonnes, voire de très bonnes choses, et on attend de découvrir le troisième volet avec impatience.

(H)ubris en images !

Marie-Lou Monnot

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