Humanité et mortalité dans un village français

Jean Giono, avec son roman Un roi sans divertissement, publié en 1947, donne vie à une intrigue policière dans laquelle il développe le thème de l’ennui sur un fond de village provençal. André Sanfratello et Daniel Geiger à la mise en scène reprennent cette histoire dans une production qu’ils jouent régulièrement à l’Espace 44 depuis 25 ans. Cette année, vous pourrez donc découvrir une très belle adaptation de ce chef-d’œuvre de la littérature du 20ème siècle du 26 au 30 avril, dans le cadre du festival Acte XXX de l’Espace 44.

THEATRE_ESPACE44_SAISON_2015-2016Le conteur : un collectionneur d’histoires oubliées

Tout commence un hiver avec la disparition de Marie Chazotte. Les villageois, pris dans un huis-clos infernal provoqué par la neige, s’angoissent – son corps n’est pas retrouvé, des battues sont menées, et chaque hiver pendant trois ans, de nouvelles victimes disparaissent. Le mystère reste longtemps entier, malgré les recherches menées par Langlois, un gendarme qui décide de se saisir de l’affaire et de trouver le coupable.

Cette histoire nous est narrée par un seul comédien – mais celui-ci, qui est quelques fois simplement un narrateur, incarne également dans différents personnages du village, notamment Fréderic II, qui raconte toute la deuxième partie du récit, à partir du moment où il a aperçu le meurtrier potentiel. Ces diverses incarnations toutes très authentiques, qui nous livrent toutes quelque chose d’essentiel sur chacun des villageois, sont d’autant plus intéressantes qu’elles respectent la pluralité des focalisations si caractéristique de ce roman de Giono. De plus, cela permet d’accéder à un large éventail de villageois, tant et si bien que même si le comédien est seul en scène, nous avons l’impression d’être allé à la rencontre de presque l’intégralité du village.

On remarquera également un travail très intéressant sur les jeux de lumières (orchestrés par Nathan Teulade et Amael Kasparian) qui parviennent à plonger le spectateur dans une ambiance de clair-obscur, notamment au début de la pièce, qui retranscrit bien l’atmosphère du roman. Les faisceaux de lumière viennent soutenir le narrateur dans son interprétation de différents personnages (le curé est caractérisé par un faisceau de lumière violette, couleur chrétienne hautement symbolique), mais  aide également quelques fois à placer l’action remémorée dans un lieu (la lumière permet de dessiner au mur le vitrail d’une église, par exemple). Mais la lumière est aussi utilisée pour représenter un arbre : le hêtre, qui aura une importance très grande dans le déroulement de cette enquête policière.

La musique est également très intelligemment utilisée au cours de la représentation. Elle se fait quelques fois l’expression du temps qui passe (notes répétées à intervalles réguliers), mais permet également de donner une tournure mordante au récit : alors que le dénouement de l’intrigue policière est proche, une courte mélodie, qui suggère un suspense incommensurable, est employée régulièrement, et vient gâcher l’effet dramatisant de la scène : cela permet à l’humour de s’allier à la poésie de cette adaptation.

9782070362202Une intrigue policière et une intrigue humaine 

Quoique ni le roman, ni l’adaptation de Geiger ne se limitent à cela, Un roi sans divertissement est une ébauche d’enquête policière. Dans les mains du narrateur, certains objets clés, comme le foulard de Marie Chazotte, deviennent des sortes de pièces à conviction, qui rappellent par leurs présences l’absence de la villageoise : l’objet est là pour rappeler le corps qui lui est introuvable ; les objets sont des sortes de témoins qui assurent que l’histoire a bien eu lieu. Mais dans un certain sens, les hommes qui se cachent derrière chacun de ces objets sont réifiés et sont réduits à la fonction d’objet, ou alors c’est l’objet qui devient plus important que le personnage qu’il est sensé symboliser et le remplace donc. À mesure que les pièces à conviction s’amoncèlent sur la table, les personnages perdent l’humanité que les mots du narrateur leur a donnés, et redeviennent ce qu’ils sont : des personnages de papier, des inventions de l’esprit formidable de Giono.

Le narrateur apparaît tour à tour comme un vieux conteur un peu déjanté, et un sage homme. Il nous fait rentrer dans une forme de retenue paysanne très humaine, à la Marcel Pagnol. Et cette intrigue policière se mue bientôt en véritable intrigue humaine, dans laquelle la peur de la menace représentée par ces disparitions reflète la peur de l’ennui que connaît Langlois, qui s’incarne dans la phrase finale de la pièce : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » (qui est elle-même une citation des Pensées de Pascal). L’idée développée par Giono et Geiger, est que l’homme, pour sortir de son ennui existentiel, s’enfonce dans le divertissement, et peut aller jusqu’à une fascination pour le mal et la mort. Comme cette mise en scène le suggère, il existe une certaine beauté dans la mort, dans l’acte de répandre du sang rouge sur une neige blanche, immaculée, un attrait pour le morbide, et même pour la destruction du beau. Cette adaptation théâtrale évoque la volonté de mêler la beauté, la pureté, à la ruine et au démantèlement : ainsi, le narrateur, avec son cigare, met le feu à un récipient, et les flammes font place aux cendres, qui en tombant imitent la neige qui bloque le village dans une isolation hivernale.

Adélaïde Dewavrin


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