Ile et aÎle – lauréat du concours de nouvelles 2017

Voici le texte de la nouvelle lauréate du second concours d’écriture de nouvelles de L’Envolée Culturelle.

Ile et aÎle de Malvina Migné

Il était ma grande dame, j’étais son petit bonhomme. Je m’appel Isabelle avec un seul « l », je ne suis qu’un demoiseau. El, plein de solitude et de réserve, s’appelle Milo.

J’ai remarqué un jour ce morceau de soleil qui ne cligne jamais des yeux. Je l’ai regardé longtemps, pour essayer d’attraper au vol cet instant rare où ses deux paupières rapidement, discrètement, s’embrassent.

« Tu n’as pas remarqué, qu’il ne cligne pas des yeux ? »
« Non. C’est peut-être que tes paupières palpitent au même moment. ».

Dans la foule, elle a un rire trop grand pour lui, une grossièreté qui la dépasse, parle trop fort, comme pour se faire remarquer. Elle perd la face, il s’abandonne, j’aimerais être écoeurée par son humour gras, pourtant il laisse derrière elle comme ces taches de lumière qu’on garde empreintes sur les paupières lorsqu’on a regardé trop longtemps le soleil dans les yeux. Il devrait être risible, agaçant, pathétique. Mais il y a du désir partout pour son enfance exaltée.
Un jour, nous sommes avec des amis à délirer sur un morceau d’ennui, à regarder le ciel comme des enfants. On se raconte en termes célestes, avec quelques sincérités parfois dispersées dans nos dérisions. Milo est silencieux.
« Et moi, si j’étais un nuage, je serais quoi ? »
Il dit cela presque timidement, comme si on l’avait oubliée, comme si on pensait que ces considérations absurdes ne retenaient rien de son attention.

« Le nuage tout seul, là-bas, comme une île. »
« Haha, je suis un nuage île. »

On rit grassement du jeu de mot. Moi aussi. Pourtant, ensemble, je me sens comme sur une île, une île mobile qui vous emporte dans son sillage, qui creuse le ciel d’une douce écume.

Plus tard, alors que les rires de la camaraderie viennent de nous souhaiter bonne nuit, Milo et moi faisons mine de nous quitter. Après un détour insaisissable, nous sommes dans les bras l’un de l’autre, presqu’un peu idiots de notre timidité. Tant de distance pour finalement s’étreindre sans savoir où aller.

Il y a, dans la douceur du nuage île, un lac qu’on aime creuser de caresses et auprès duquel chacun rêve de s’endormir. C’est ce grand creux dans la poitrine, vaste de fascination et vide de tout asile. L’eau lisse et paisible du lac frémit presqu’imperceptiblement, un battement de cœur tout près d’ici ricoche doucement dans ses profondeurs.
Elle a mis l’eau, j’ai mis le feu, ça brille dans nos regard éblouis. Milo a une grenouille dans le ventre, des oiseaux dans les soupirs, des fourmis sous la peau et des papillons dans les paupières. On le regarde comme on regarde la mer, on se baigne dans son sourire, on s’y perd comme dans un paysage.
Très tôt le matin la nuit blanche est déclarée. Je caresse alors des yeux le dessin de ses sourcils et de son sourire avalé par le sommeil. Ils sont les délicieux croissants du matin, comme les traces que la lune aurait laissée sur son visage après une nuit ensoleillée et sans sommeil. Il se réveille auprès d’Isadora, à la dérive sur son îlot.
Plus tard, dans l’archipel de nos hasards, il y a ce jour où nous sortons. Au restaurant un vendeur bengali nous propose des roses sans odeurs. Je ne laisse pas surgir le refus habituel, j’achète une fleur de son bouquet, je l’offre à Milo. C’est presqu’un peu maladroit, mais il a l’air d’être touché, malgré tout. Il me confie qu’il a une fleur préférée, le tournesol. Il me raconte que quand il sera vieil, il aimerait regarder, depuis sa terrasse, le soleil se coucher au-dessus d’un champ de tournesols.
Nous rentrons, chez lui, elle ou moi. Nos mots tâtonnent dans la gêne depuis le début de la soirée. J’ai un vieux scrabble dont j’ai perdu le plateau. Nous jouons et nous perdons tous les deux. Ile a quelque chose de très émouvant, une grande enfance sous sa jeunesse exaltée. El regarde mon matelas dans la mezzanine boisée, elle appelle cela ma cabane. Le petit bonhomme, c’est Peter Pan. Ile lui caresse le front doucement. Quand nous allons chez lui, je ris de cet étrange lit de trois matelas empilés. Je me moque de sa délicatesse. Ile est ma Princesse au Petit Pois.

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« C’est ta meuf ? »
« Il n’est à personne. Nous désirons d’aile ce qu’il ne peut nous offrir »

Nous voilà perdus chacun à un bout d’une fête. J’ai ce chapeau haut de forme noir, lisse et brillant qu’on porte avec élégance et dignité et la chemise de mon grand-père que je revêts pour les entretiens d’embauche, les grandes occasions, de quoi faire bonne impression. Milo m’a aidée à la repasser avant de partir. En caleçon dans le salon, elle se moque gentiment de mon impatience, des plis qui se précipitent dans ma maladresse.

« Ça se froisse partout sous mon passage ! »

Je ne sais plus quoi faire. Il passe derrière moi pour guider les mouvements de la vapeur. Blottie contre sa chaleur, je regarde la chemise respirer.

Puis, le voilà qui embrume la salle de bain pour se préparer.

« Je peux entrer ? »

Il a dessiné un halo dans la buée pour faire une place à son reflet sur le miroir. Je rougis quand je la surprends cligner des yeux sous son maquillage discret.

« Tu peux m’aider ? »

Il a soudain abandonné toute élégance pour attraper dans son dos la fermeture éclair de sa robe à pois. J’achève son habillage et démêle les cheveux de la princesse. Sa coiffure s’esquive entre mes doigts, j’essaye de tresser ses mèches brunes qui glissent dans ma maladresse.

« Tu es prête ? »
Nous sortons, elle conduit, elle s’arrête sur le bord de la route.
« Attends-moi une minute. »

Elle m’offre un bouquet de fleur comme on va acheter des cigarettes, comme si ça n’avait aucun sens. C’est ridicule car les roses vont rester-là toute la nuit. J’en cueille une pour la glisser dans la poche de mon veston.

Nous arrivons dans cette fête aux instants réversibles, parmi ceux qui vivent leur vie à l’envers. Je me sens un peu perdu, je m’éparpille en sourires, en blagues auxquelles je ne crois pas, elle est toujours dans un coin de mon attention. Je regarde Mila qui danse, déchainée de solitude sur la musique. Elle est ivre, on la fait chanter, tous attendent ses chansons paillardes.

Je pense qu’un jour il me sera lointaine, qu’un jour je ne le regarderais plus dans les yeux ou qu’il n’y aura de nous plus que du vide. Ce sera comme si nous n’avions partagé qu’un battement de cils. Un jour île me laissera seule, un jour aile s’envolera.

La soirée s’éternise, je devrais rentrer mais je regarde la grande dame fumer la pipe avec élégance. Je suis incapable de partir, je la vois dans les vapeurs avec sa coiffure qui s’épuise et les petites mèches qui glissent de sa tresse. Il fume la pipe de sa grand-mère avec une douceur virile, les jambes croisés sous sa robe, le sourire arqué.

« Le voilà mon bel Isabeau » dit-il simplement quand nos désirs à nouveau se croisent. La grande dame, enfin, regarde le petit bonhomme.

De retour, je délasse la fermeture dans son dos et elle passe ses mains dans le col de ma chemise, dans mon pantalon large, je remets ses cheveux derrière son oreille. Je me découvre et elle se dérobe. Peter Pan regarde son ombre sur le corps de la Princesse, il pense à cette empreinte volatile avec laquelle il le caresse. Quand il l’effleure, on sent comme quelque chose qui éclot, des pétales qui se détachent et le dévoilent.

Ile a quelque chose d’insaisissable, je le sens comme une métaphore qui glisse entre mes doigts. Elle rit quand je lui dis qu’Ile est ma muse et répond simplement :« Ne m’enferme pas dans une image comme un oiseau en cage. »

Nous sommes de cet amour impossible entre Peter Pan et la Princesse au Petit Pois. Nous regardons le monde de haut, presqu’inaccessibles, incapables de nous rencontrer malgré tout. Peter Pan saute sur le lit de la Princesse au Petit Pois et l’empêche de dormir. Il y a dans son désir une enfance agitée qui n’arrive pas à fermer les yeux.

Un jour nous nous disputons. Simplement assis sur le bord de la mezzanine, les pieds au bord du vide Peter Pan et la Princesse au Petit Pois jouaient au scrabble incomplet. Ile me tend un L, seul isolé sur une île carré. Je le pose au bord de l’O. Je n’ai qu’un M dans mon jeu.
Je lui propose, elle le refuse. Tout à coup les lettres volent dans tout la pièce comme des phrases brisés qui ne trouvent pas leurs mots et qui tombent dans le vide. Je sors en claquant la porte de mon propre chez moi. Je rumine, rentre des heures plus tard. Je le retrouve parmi les couleurs.
Il s’est emparé de mon beau haut de forme. Il a peint l’obscurité du chapeau : Sur un versant la lune et le soleil sur l’autre : « Voilà, pour tes humeurs lunatiques ! ».

« Tu es encore là toi ! »

Je lui tends le tournesol que j’ai à la main. Je lui ai acheté sur un coup de tête. On se regarde, comme cela, gênés mais si plein de quelque chose pour l’autre qu’on ne sait pas lui donner. Il y a des lettres partout par terre. Il ramasse un T, me le tend.

« Oui s’il te plait. »

Il attrape une tasse vide, le petit carré blanc y ricoche comme un sucre dans l’eau sèche. Je cherche un O dans lequel il peut mettre sa fleur soleil. Nous buvons, silencieux, avec une tasse pour deux devant le tournesol en fleur planté au milieu d’un chant de l’être. Alors, nous ramassons chacun notre initial, celui de notre allitération, pour le glisser comme une fleur sécher dans notre portefeuille.

Avec le reste des lettres nous composons une histoire au hasard qui commence par un coup de D. Je suis dans ses bras, nous tournons les pages ensemble. Milo commence à raconter :

« Il était une fois…
-Une princesse au Petit Pois !
-Qui rencontre un enfant perdu
-Le jeune Peter Pan.
-Illes sont capricieux,
-Se disputent tout le temps
-Mais la princesse aime la cabane de Peter Pan. Quand Peter n’est pas là, parfois, la princesse s’y introduit discrètement.
-Elle l’attend ?
-Pendant des heures !
-Et quand enfin…
-L’écorce de l’arbre craque, que l’envol de Peter se dépose sur les grincements du plancher…
-Ils…
-Elle s’évade !
-Quoi ?
-Elle part en courant à l’instant même où Peter ouvre la porte… sort par la fenêtre, il ne devinera rien d’elle, il est seulement traversé d’un courant d’air. »

Il y a un silence comme si l’histoire était terminée. Nous restons ainsi enlacés dans le peu de mots que nous avons réussi à trouver. Je drape ma pudeur dans un morceau de texte.