Imagination fertile au service d’une grande richesse littéraire : un coup de coeur délicieux pour Françoise

Gaëlle Josse est une femme de lettres française. Elle a fait des études de droit, de journalisme et de psychologie clinique. L’auteure dit « être venue à la littérature par la poésie » et après plusieurs publications dans le registre de la poésie, elle publie son premier roman Les heures silencieuses en 2011. Certains de ces ouvrages sont étudiés dans de nombreux lycées.

Un tableau… et hop… l’imagination a le vent en poupe !

Gaëlle Josse tisse une histoire à partir d’un tableau d’Emmanuel De Witte, Interior with a woman at the virginal, visible au musée des Beaux-Arts de Montréal. Sur cette toile, nous apercevons une femme positionnée de dos, assise sur une chaise, face à un virginal où l’auteure la devine écrivant : peut-être à une ou un ami, son mari, un membre de sa famille, son amant ? Non… rien de tous ceux-ci, fort heureusement pour le lecteur ! L’auteure trouve un autre angle et décide que son personnage principal s’attèle à la rédaction de son journal intime. C’est une femme prénommée Magdalena, épouse de Peter Van Beyerem, administrateur de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales à Delft, et elle nous relate « ses heures silencieuses », sur une période débutant le 12 novembre 1667 pour se terminer le 16 décembre de la même année. Gaëlle Josse nous présente un portrait de femme bourgeoise du XVIIème  siècle, âgée de trente-six ans vivant à Delft, ville hollandaise importante au niveau économique. L’auteure nous dévoile par le biais de Magdalena un véritable discours rapporté d’une grande richesse.

Emmanuel De Witte, Intérieur avec une femme jouant de l'épinette (vers 1660)
Emmanuel De Witte, Intérieur avec une femme jouant de l’épinette (vers 1660)

Une confession lucide

Dès les premières pages, la narratrice nous explique le choix des éléments de cette toile. M. De Witte la peint à sa demande, de dos et dans une chambre, l’épinette près de la fenêtre, laissant filtrer les rayons du soleil à travers la pièce pour illuminer le décor plutôt sombre des meubles. « C’est la lumière du soleil montant, celle des promesses du jour » qu’elle voulait pour son portrait et l’épinette devait être présente car cet instrument représente, pour la locutrice, un ami : « dans la joie comme dans la peine, la musique demeure notre compagne. Elle embellit ce qui peut l’être, et console, lorsque cela est possible ». Elle nous décrit, avec une poésie émouvante, la traversée de l’hiver dans la ville de Delft et le décor des eaux de l’Oude Delft devenues « bleues de gel ». Magdalena avoue être angoissée à cette même période et cet aveu l’apaise : « nous abritons en nous quantité de souvenirs et de réflexions ; il ne se trouve personne pour les entendre, et le cœur s’étouffe à les contenir ». À partir de cette constatation, un lien se crée entre la narratrice et le lecteur, comme une complicité intime entre deux amis, l’un parlant et l’autre écoutant l’évocation de tranches de vie et ses causalités. Au fil des pages, nous découvrons l’univers de Magdalena dans son quotidien où elle s’interroge sur sa condition de femme confinée à l’intérieur pendant que son mari s’épanouit à l’extérieur. Elle ne peut se confier à personne car ses homologues féminins ont peu de crédit à ses yeux en ce qui concerne les confessions : « Ce ne sont que des broderies et arabesques, chacune y ajoute ses motifs et ses couleurs, et la réalité de l’affaire disparaît sous les ornements ». Le lecteur éprouve d’emblée une empathie pour cette solitude qui entoure notre narratrice. Cette époque où les pères devaient à tout prix engendrer des garçons, ce ne fut pas le cas de celui de Magdalena ; chaque naissance lui apporta une fille ! L’auteure nous relate avec pudeur et délicatesse, le moment où le mari de Magdalena prend la décision de ne plus avoir de relations sexuelles avec son épouse pour ne plus procréer. Par ces quelques pages, nous prenons toute la mesure de l’absurdité de la chose entendue et la douleur d’être encore une fois à l’intérieur. En ces temps-là, la femme ne pouvait pas avoir accès au monde des affaires, pourtant notre narratrice jouera un rôle important auprès de son père, puis de son mari sans pour autant être reconnue à sa juste valeur. A Delft  « prospérité est une marque de fierté pour le pays. Domination établie sur les mers car très habiles : bateau petit donc maniable avec un équipage réduit… Il faut partir chercher ailleurs ce que l’on ne trouve plus ici. La population s’accroît et même si aucune pénurie de lait, de beurre, légumes et poisson il faut penser à l’avenir. Des villes et des comptoirs naissent partout où ils vont car ce sont des soldats et des bâtisseurs », un constat des plus réaliste. Magdalena rêve de contrées lointaines en regardant l’effervescence procurée par le retour des Raven : bateaux chargés d’épices et de thés en tout genre, de tissus indiens ou asiatiques et surtout de produits rares. L’auteure nous livre un passage très intéressant sur certaines étapes historiques de la vie de la Compagnie Néerlandaises des Indes Orientales, comme l’évolution du commerce maritime, mais aussi l’esclavage et la traite des nègres. « Ordre, mesure et travail  sont les trois maîtres mots d’une vie exemplaire. Parallèle entre l’existence et le commerce de la route des Indes orientales. Mais il n’en est rien… » Ce monde est à jamais révolu, mais nous enrichissons notre culture personnelle grâce au travail de documentation fourni par Gaëlle Josse.  On apprend également la raison des angoisses de notre narratrice à la nuit naissante, ce secret longtemps gardé à cause d’une promesse faite à son amie d’enfance et qui l’étouffe depuis, mais la désobéissance à un prix : celui du silence. Une question nous traverse l’esprit : pourquoi Magdalena choisit-elle d’être représentée en intérieur dans une chambre sombre, légèrement dépouillée et surtout de dos ?

Gaëlle Josse
Gaëlle Josse

L’auteure couche au fil de ces pages, avec finesse et délicatesse, les éléments de réponses en tissant habilement les fils de sa tapisserie du XVIIème siècle. Elle nous étire le parcours de cette femme désabusée de ne pas avoir été un garçon, rebelle ayant abdiqué en s’emmurant dans un intérieur : une féminité mise au service de l’homme et détruite par celui-ci. Bon nombre de femmes en proie à un conflit intérieur trouveront certainement dans ce livre des éléments de réponse. Gaëlle Josse ouvre la porte à une multitude d’interprétations de la toile d’Emmanuel De Witte.

De l’Histoire, de la poésie et de la délicatesse pour un récit foisonnant
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Cette époque décrite représente pour nous un dépaysement total : pas de télévision, pas de téléphones portables, de voies de communication comme le métro, le bus, le tram et pas non plus de train ni d’avions pour acheminer les marchandises. Autant dire un monde préhistorique pour nos jeunes générations ! Mais de cette époque en découle notre époque… Cette effervescence de plaisir simple peut sembler désuète et pourtant en ces temps-là, les religions cohabitaient à Delft, comme le souligne Magdalena : « Nos provinces offrent l’asile à ceux qui ne peuvent vivre en paix dans leur pays, juifs, catholiques ou réformés demeurent ici en bonne intelligence, et chacun apporte sa pierre à l’édifice ». Nous sommes en 1667 et aujourd’hui en 2016, nous avons réduit en cendres ce pacte de « bonne entente commune », peut-être que certains de nos concitoyens réfléchiront au problème… Pendant ces dix-neuf journées de confessions intimes, nous sommes en totale communion avec le personnage principal et le livre écrit à la première personne accentue cette proximité. Nous nous évadons de notre univers pour entrer dans le sien, bercés au son de l’épinette jouant pour nous les notes « des heures silencieuses ». Comme sur une partition musicale nous avons le tempo des noires pour les heures sombres, les croches pour les embuches et les regrets, les blanches pour la quiétude, la joie et le bonheur. Gaëlle Josse se mue en véritable chef d’orchestre et met une musique époustouflante sur des mots agrémentés d’un riche vocabulaire et des tournures de phrases d’un temps « que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » comme le chanterait Charles Aznavour. Un style d’écriture d’une pureté procurant une véritable bouffée d’air, empreint d’une poésie délicate mise au service de confessions lucides et sincères d’une femme prisonnière de son époque et éperdument éprise de libertés. Un véritable travail d’orfèvre de la part de l’auteure et un véritable hommage à la langue française ! Un ouvrage très dense, foisonnant d’émotions en tout genre pour un quotidien où se côtoient à l’extérieur l’or, le luxe, l’ordre, la volupté et à l’intérieur le décor fait de silences n’est plus aussi flamboyant. Magdalena égrène son quotidien comme on égrène un chapelet. Pour cette époque-là le silence est une sorte de refuge et sa loi difficile à briser : une porte de prison ne s’ouvre qu’avec une clef ! Encore faut-il la posséder…

Françoise Engler

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