Impasse Verlaine – Dalie Farah

« Dans les années cinquante, aux abords d’une petite ville berbère, ma mère survit à ma grand-mère. » nous conte la narratrice. Roman touchant et universel, Impasse Verlaine écrit par Dalie Farah, est le témoignage d’un amour maternel fort mais douloureux. Au fil des pages le lecteur découvre de l’intérieur l’histoire d’une filiation narrée avec finesse, humour et poésie. (image mise en avant : RTLnet)

Vendredi ou la vie sans âge

     « Si l’on ignore la date de naissance de ma mère on se souvient du jour : elle s’appelle Vendredi, Djemaa en arabe […]. »

     En Algérie, Vendredi grandit avec la violence de sa mère et la douce complicité qu’elle entretient avec son père. La jeune effrontée aide aux tâches ménagères de la maison sous les ordres d’une mère intransigeante et garde les chèvres sous le regard d’un père bienveillant qu’elle perdra brutalement. Mariée contre son gré à 15 ans, Vendredi quitte alors l’Algérie et gagne la France avec son nouveau mari. À ce voyage, particulièrement désagréable pour la jeune algérienne, succède la déception lors de la découverte de la destination. Vendredi est alors enceinte. Elle donne naissance à celle qui devient la narratrice avec laquelle elle semble reproduire le schéma d’un amour maternel fort mais compliqué et maladroit, presque cruel. Pour s’adapter et pour gagner de quoi vivre Vendredi travaille dur, aidée désormais de sa fille qui fait des ménages avec elle et s’occupe des tâches administratives.
La petite grandit à Clermont Ferrand, Impasse Verlaine plus précisément, entourée de ses parents dont elle essaie d’obtenir des signes d’affection, mais aussi de livres qui lui offrent une porte ouverte sur un ailleurs salvateur. 
La jeune fille aimerait trouver dans cette famille une ressemblance avec un modèle de famille ‘‘normale’’ qu’elle évalue avec pour exemple type Corinne, une mère voisine, et, plus encore, elle cherche à obtenir les signes d’un amour maternel doux et inconditionnel. Mais Vendredi ne semble pas être l’archétype de la maman gâteau et ses réactions ne correspondent pas aux attentes de la narratrice qui souffre de cette situation. Pour autant la jeune fille continue à vouer une admiration douce et discrète à l’égard de sa mère.  Elle observe cette femme qu’elle n’arrive pas à saisir, cet étrange mélange de liberté et de dureté, d’indifférence et de fragilité. « Je me cache pour écouter la douceur de cette voix fausse, cette faiblesse qui m’étonne et me touche. Vendredi murmure à l’oreille du silence. » (p.203)

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Voie avec issue

     Au-delà de Vendredi c’est sa fille que nous découvrons au fil des pages. Cette narratrice qui se dévoile de chapitre en chapitre pose un regard sensible et critique sur le monde dans lequel elle évolue. Elle se veut reconnaissante d’avoir pu apprendre à lire et à écrire, d’être allée à l’école… Pour elle comme pour sa mère cette éducation est une revanche : elle est une pionnière dans le domaine pour sa famille. C’est d’ailleurs cette éducation qui lui permet de s’évader de son quotidien lorsque celui-ci ne lui apporte pas le bonheur et la satisfaction qu’elle recherche. La littérature devient alors pour elle un doux refuge, la promesse d’un ailleurs meilleur. « Je sombre dans la littérature pour noyer ma déception, pour saisir la fatalité d’être et j’écoute ma mère qui invente le réel ; je sais désormais qu’inventer c’est aussi dire la vérité ; j’avoue, le vertige de la lecture et de l’écriture me vient de Vendredi. […] Dès lors, c’est simple, grâce à ma mère, je décide que ma famille se tiendra sur les rayons d’une bibliothèque immense, impassible et tendre. »
Le monde de la narratrice s’ouvre progressivement : sur le monde littéraire, via ses lectures et sa victoire lors d’un concours d’écriture et sur le monde dans lequel a grandit sa mère lors d’un séjour en Algérie où elle découvre sa famille et les traditions qui y sont rattachées. Plus tard la narratrice parvient à élargir tout à fait son champ de vision, mais pour le moment « les lieux clos [lui] font un espace, un pays et une histoire. ». Enfin, après l’obtention de son baccalauréat, la narratrice parvient à quitter l’Impasse Verlaine pour aller étudier ailleurs. Cette Impasse n’en a donc pas été une pour l’étudiante qu’elle est devenue, parvenant à y déployer l’ouvert et le champ des possibles. Tout au long de ce roman nous accompagnons donc cette voix qui grandit et s’étoffe tant bien que mal dans cet environnement qui est le sien et sur lequel elle porte un regard léger, presque candide mais en réalité emprunt d’une grande clairvoyance sur un monde dont elle redessine les contours avec sa plume. Dans ce premier roman parsemé d’éléments biographiques, Dalie Farah nous livre un récit sur l’intégration d’une justesse et d’une authenticité qui touche le lecteur avec force et douceur.

Impasse Verlaine par Dalie Farah, aux éditions Grasset, sorti en avril 2019.

Article rédigé par Clara Bertrand.

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