Impromptu 1663, à l’école du théâtre !

Du 17 au 19 juillet 2017, le festival In d’Avignon accueille le spectacle de fin d’atelier de certains étudiants du Conservatoire National Supérieur des Arts Dramatique de Paris. Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de l’Académie Française, et inconditionnel du XVIIe, a proposé aux comédiens de demain – qui ont déjà tout des professionnels – de participer à la création de l’Impromptu 1663 qui regroupe trois pièces de Molière ayant toutes une genèse commune…

Une leçon de théâtre

En 1663, Molière écrit L’École des femmes qui rencontre un succès public, mais lui vaut de nombreuses critiques de la part de ses contemporains dramaturges. Ceux-ci lui reprochent d’avoir écrit une pièce qui respecte trop peu la règle des unités et est « détestable » au regard du thème qu’elle aborde. La « cabale de l’École des femmes » est née ! Et plutôt que de répondre à ses détracteurs par un avant-propos ou une préface, Molière décide d’écrire une pièce en un acte intitulée Critique de l’École des femmes qui met en scène des personnages qui dénoncent la pièce, mais sans apporter d’arguments vraiment pertinents. Puis quelques mois plus tard, Molière se moque des dramaturges et des comédiens dans sa pièce L’impromptu de Versailles, dans laquelle il raille la façon de jouer trop traditionnelle et déclamatoire des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, notamment, grands rivaux de Molière.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

En soulignant la mauvaise diction, la mauvaise gestuelle et le fait qu’ils surjouent, le dramaturge propose une « bonne » façon de faire du théâtre et explique comment le vers doit se prononcer, comment la voix doit s’harmoniser avec les mots… En mélangeant les propos de La critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles, le metteur en scène propose ce qu’on pourrait appeler « Défense et illustration du théâtre de Molière ». Les deux pièces ne sont pas livrées dans leur intégralité, L’Impromptu 1663 regroupe les scènes 3 et 4, ainsi que le début de la scène 5 de La Critique, où on expose le désaccord et l’absurdité de la critique qui ne repose sur aucun argument sans qu’on essaie de la défendre puisque l’intervention de Dorante, le porte-parole de l’auteur n’intervient pas. C’est donc avec L’Impromptu de Versailles que Molière va répondre à ses détracteurs en leur expliquant sa vision du théâtre à travers une répétition. La mise en scène fait l’économie des quatre dernières scènes de L’impromptu de Versailles, changeant ainsi le dénouement, mais il nous gratifie de la fameuse scène du « Le » ou du « Ruban » de L’École des femmes au début du spectacle.

Le pensionnaire de la Comédie Française reconnaît que le choix de cette pièce avec cette troupe n’est pas un hasard. Ces jeunes étudiants sont à l’aube de leur vie professionnelle et la vie de troupe est quelque chose qu’ils vont expérimenter assez rapidement, aussi, ce spectacle était un moyen de les faire réfléchir sur leur pratique du théâtre, et en même temps, la mise en scène est faite de telle manière qu’on a vraiment l’impression qu’il s’agit d’amis qui répètent ensemble au sortir d’une représentation de L’École des femmes. Les indications de jeu que donne Molière sont évidemment pertinentes et alors qu’aujourd’hui se pose la question de comment jouer les tragédies raciniennes ou cornéliennes ou de jouer Molière en costumes d’époque ou non, proposer ce texte à Avignon est véritablement légitime. Ce dernier interroge notre rapport au théâtre et questionne l’archaïsme d’une certaine représentation du théâtre.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

La fête du théâtre

Cette pièce est joyeuse et la mise en scène très épurée, mais efficace. Voir des comédiens jouer des comédiens en répétition est toujours très intéressant, cela fait ressortir une véritable complicité au sein de la troupe. Ces étudiants travaillent ensemble depuis trois ans et représentent la vie d’une troupe qui pourrait très bien symboliser la leur. Aussi, tous incarnent le rôle des acteurs avec brio. De même, ils sont très bons dès lors qu’il s’agit de jouer l’outrance, ils rigolent sur scène et cela ressemble fort à des rires francs, témoignant de la bonne ambiance qui règne au plateau. Seul bémol toutefois, parfois les comédiens ne parlent pas assez fort. Être dans un gymnase ne favorise pas l’acoustique et dès lors qu’ils vont vers le fond de la scène, leur voix est difficilement audible ou alors en tendant vraiment l’oreille. La répétition met en scène des personnages aux caractères très prononcés et typés au théâtre, ce qui n’empêche pas les comédiens de rentrer avec aisance dans ces personnages. On soulignera notamment la performance d’Alexiane Torres qui n’intervient pas beaucoup dans la pièce, mais dont la prise de parole dans le rôle du médecin pompeux et savant qui empêche les autres de parler est remarquable – lui valant les acclamations d’un public hilare et conquis. Il est difficile de mentionner chaque comédien quand ils sont très nombreux sur scène, mais tous étaient justes et notamment Roxane Roux dans l’exubérante spectatrice choquée par L’École des femmes et dont la passion naissante pour un des comédiens de la troupe est tellement surdimensionnée que les plus grands tragédiens classiques ne la renieraient pas.

Les bonnes idées pullulent dans cette mise en scène et notamment sur la transition entre la scène de L’École des femmes et le reste de la pièce est particulièrement astucieuse et efficace, le public se laissant complètement piéger. La fin de L’Impromptu de Versailles légèrement modifiée est également très intéressante et montre la force des comédiens pour qui le show n’attend pas. De plus, pour rendre le texte atemporel, les comédiens ne portent pas de costume d’époque pour jouer L’École des femmes ou La Critique de l’École des femmes et dans le cas de L’impromptu de Versailles, les comédiens qui jouent un personnage type dans la pièce portent un costume qui correspond au personnage qu’il joue et non à qui il est. Cela permet d’insister et de bien nous faire comprendre que nous avons le comédien qui joue un comédien qui joue lui-même un autre personnage, ce qui facilite la compréhension de la pièce, car bien que les pièces s’enchainent sans avertissement et que les noms des personnages soient différents d’une pièce à l’autre, on n’a aucun mal à suivre l’intrigue.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Ce spectacle est sans artifice, mais terriblement efficace dans sa mise en scène et porté par de jeunes acteurs brillants dont nous suivrons avec attention la carrière.

 

Jérémy Engler

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